MALGRÉ LES OPPOSITIONS, LE GOUVERNEMENT JAPONAIS VEUT RELANCER LE NUCLÉAIRE

Dix ans après la catastrophe de Fukushima, le gouvernement japonais a annoncé la relance des réacteurs au nom de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. Mais l’énergie nucléaire suscite toujours la méfiance de la population, soutenue par des politiques influents.

Tokyo (Japon), correspondance

Quand le Premier ministre japonais, Yoshihide Suga, a annoncé, le 26 octobre dernier devant le Parlement, vouloir « réduire à néant les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050 » sans préciser les moyens d’y parvenir, une partie de la population japonaise a pensé que le pays pourrait en profiter, dans le même mouvement, pour tourner la page du nucléaire.

Deux mois plus tard, M. Suga fermait cette perspective en annonçant vouloir garder l’énergie atomique comme l’une des principales sources d’énergie de l’archipel. Avec un objectif inchangé : de 20 à 22 % de la production totale d’électricité du pays courant 2030. Le Premier ministre, favorable au redémarrage des centrales, a alors affirmé « accorder le plus haut degré de priorité à la sûreté » des réacteurs de la prochaine génération. Le ministre de l’Industrie, Hiroshi Kajiyama, a confirmé au Financial Times, début février que « l’énergie nucléaire sera essentielle si le Japon veut atteindre son objectif d’émissions de carbone nettes nulles d’ici 2050 ».

À Minamisoma, le poissonnier Shigeichi Yachi prépare des sashimi. Le secteur de la pêche, à l’arrêt pendant neuf ans, a été durement touché par la catastrophe nucléaire.

La méfiance envers l’énergie nucléaire ne s’est pas dissipée chez les Japonais

Sur les cinquante-quatre réacteurs nucléaires que comptait le Japon avant la catastrophe de 2011, seuls neuf d’entre eux ont redémarré. Dix ans après l’accident, la méfiance envers l’énergie nucléaire et la gestion de la centrale de Fukushima-Daiichi par l’opérateur Tepco ne s’est pas dissipée chez les Japonais. Dernier exemple en date : un sondage lancé par la chaîne nationale NHK [1] pour savoir ce qu’il faudrait faire à l’avenir en matière de centrales nucléaires au Japon. La moitié des personnes interrogées souhaitaient en diminuer le nombre, 17 % aimeraient les supprimer complètement.

« Le Japon dispose de beaucoup de sources d’énergie naturelles comme l’énergie solaire, l’hydroélectricité et l’énergie éolienne. Pourquoi devrions-nous utiliser quelque chose qui est plus cher et moins sûr ? » a déclaré lundi 1er mars l’ancien Premier ministre Junichiro Koizumi lors d’une conférence de presse. À ses côtés : Naoto Kan, qui fut le Premier ministre du Japon au moment de la catastrophe de Fukushima. Pourtant partisans de l’énergie atomique lorsqu’ils étaient au pouvoir, les deux hommes, qui appartiennent à des partis politiques habituellement en désaccord, ont exhorté le Japon à cesser d’utiliser le nucléaire et à se tourner vers les énergies renouvelables.

L’horloge de l’ancienne caserne de pompiers de Futaba, bourg mitoyen de la centrale de Fukushima, s’est arrêtée dix ans en arrière à 14 h 46, heure du séisme de magnitude 9 dans la région du Tohoku.

Les énergies renouvelables représentent aujourd’hui 17 % du mix énergétique nippon. Fin 2019, les installations de panneaux solaires dans l’archipel ont atteint une puissance de 63 gigawatts, « la troisième plus grande installation photovoltaïque au monde après la Chine et les États-Unis », selon l’Institut des politiques énergétiques durables (Isep), un organisme japonais de recherche indépendant. Mais pour le gouvernement, impossible de fournir plus de 60 % des besoins en électricité du Japon avec le renouvelable. Le principal argument avancé est celui des contraintes géographiques du pays : selon le ministre de l’Industrie, Hiroshi Kajiyama, le manque de surface planes pour les panneaux solaires, les fonds marins profonds et le risque accru de typhon pour l’éolien en mer, rendent « l’introduction d’énergies vertes plus difficile qu’en Europe ou en Amérique du Nord ».

L’archipel est devenu le cinquième émetteur de carbone au monde

Le Japon, qui subit de plein fouet les conséquences des changements climatiques (le rapport 2020 du centre d’analyses environnementales Germanwatch l’a placé en tête de la liste des pays les plus touchés par la crise climatique), continue pourtant de suivre une politique peu responsable en matière climatique. Dix ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima-Daiichi, la dépendance du pays aux énergies fossiles n’a fait qu’augmenter après l’arrêt provisoire, de 2011 à 2015, de tout son parc nucléaire. Devenu le cinquième émetteur de carbone au monde, l’archipel a temporairement délaissé l’énergie atomique (6,2 % de l’électricité du pays désormais contre 30 % avant la catastrophe) pour le thermique. Cent quarante centrales au charbon, fortement émettrices de CO2, produisent aujourd’hui près d’un tiers de l’électricité du pays, derrière le pétrole et le gaz naturel liquéfié (GNL).

Près de la gare reconstruite de Futaba, à 8 km de la centrale nucléaire, un compteur Geiger mesure en temps réel le taux de radioactivité, encore élevé à certains endroits de la commune.

Non seulement critiqué pour sa politique de construction de nouvelles centrales électriques thermiques, le Japon est aussi pointé du doigt à l’international pour son exportation, dans des pays en voie de développement, de centrales au charbon. Greenpeace a indiqué en 2019 que les centrales à charbon financées par le Japon dans les pays en développement d’Asie (essentiellement en Indonésie, au Bangladesh et au Vietnam) sont quinze à quarante fois plus polluantes que les centrales construites au Japon depuis 2012.

En juillet 2020, le gouvernement avait annoncé le démantèlement d’une centaine de sites de production d’électricité au charbon en même temps que la construction de vingt-deux nouvelles centrales. Dotées d’une technologie moins émettrice de gaz à effet de serre, ces centrales n’en génèrent pas moins deux fois plus de CO2 que les centrales au gaz naturel [2].

Le prochain débat autour de cette politique interviendra en juin, lors de la révision du plan triennal de stratégie énergétique. Il devrait remettre de nouveau en question la position du Japon sur l’énergie nucléaire et la proportion des énergies renouvelables dans son mix énergétique.

Notes :

[1] 4.800 personnes ont été interrogées.

[2] Selon Yukari Takamura, spécialiste des questions environnementales à l’université de Tokyo interrogée par l’AFP.

Par Caroline Gardin (Reporterre), publié le 11 mars 2021

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