LE PARC NUCLÉAIRE FRANÇAIS EST-IL PLUS SÛR AUJOURD’HUI QU’À L’ÉPOQUE DE LA CATASTROPHE DE FUKUSHIMA ?

Le parc de centrales nucléaires en France reste le deuxième plus important au monde après les États-Unis : 18 sites, 56 réacteurs. Quel est le niveau de sécurité de ce parc ? Peut-on complètement sortir du nucléaire ? Les réponses d’Yves Marignac, de l’association négaWatt et Anna Creti, professeure à Paris-Dauphine.

Bruno Duvic recevait cette semaine, dans le 13/14, Yves Marignac, porte-parole de l’association négaWatt et Anna Creti, professeure à l’Université Paris-Dauphine, directrice de la chaire économie du climat. Retrouvez ci-dessous l’essentiel de leurs échanges à l’antenne (ou bien l’intégralité de l’entretien).

Le parc nucléaire français est-il plus sûr aujourd’hui qu’à l’époque de Fukushima ?

Yves Marignac : « Difficile de répondre très clairement à cette question parce qu’il faut tenir compte de deux facteurs.

1La volonté de renforcement de nos réacteurs après Fukushima

On s’en souvient, il y a eu tout un processus qu’on appelait des « stress-tests », qui a débouché sur des conclusions assez ambitieuses en termes de renforcement des réacteurs. Simplement, ces renforcements, pour l’essentiel, ne sont pas encore mis en œuvre. Et on a aujourd’hui un calendrier qui court jusqu’à la deuxième moitié des années 2030 pour finir de les mettre en œuvre – soit 25 ans après l’accident

Il y a quand même des renforcements qui ont été mis en place. On sait par exemple que les diesels d’ultime secours, pour alimenter en toutes circonstances les réacteurs en électricité, sont achevés (avec deux ans et demi de retard) depuis le mois dernier.

2 – Le vieillissement des réacteurs

« Évidemment, depuis Fukushima, en France comme ailleurs dans le monde, ils ont dix ans de plus. 

Le bilan, globalement, n’est pas très rassurant.

Je pense que la sûreté nucléaire du parc français a tendance, aussi du fait de la difficulté industrielle d’EDF à maintenir ses réacteurs en état, à se dégrader« . 

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Combien coûte le démantèlement d’une centrale nucléaire ?

Yves Marignac : « EDF aujourd’hui provisionne 300 millions d’euros pour le démantèlement de ses réacteurs. La tendance du retour d’expérience des dernières opérations, notamment en Europe, va plutôt vers le milliard d’euros

Il y a aujourd’hui, devant nous, à la fois un sujet sur la durée que va prendre ce démantèlement et sur le besoin de réabonder en financements EDF pour pouvoir financer ses opérations« .

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Démantèlement, entretien, réparations… Quel est le coût du nucléaire ?

Autrement dit : est-ce que le nucléaire coûte une fortune à la France ?

Anna Creti : « Sur les coûts du nucléaire, c’est un peu un fantasme, il y a plein de chiffres qui sont évoqués en général. Moi, je me tiens à l’évaluation qui est faite par la Cour des comptes, qui donne quand même des méthodologies standardisées et qui permet de comparer les coûts relatifs de production d’un mégawatt/heure à partir d’une technologie moyenne de nucléaire en France par rapport à d’autres technologies. 

Le chiffre est autour de 43 euros par mégawatt/heure – et ceci ne concerne que les cycles de production, donc toutes les opérations quotidiennes, la mise en œuvre d’une centrale, la maintenance exceptionnelle (ou pas)… mais pas les déchets« .

Le coût des déchets des centrales nucléaires

Yves Marignac :

« De même que sur le démantèlement, il y a des incertitudes très fortes aujourd’hui sur le coût futur de gestion des déchets qui sont considérés comme tels – et notamment le coût futur du projet Cigéo, l’enfouissement géologique des déchets, s’il se fait un jour.« 

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« On a un décret qui fixe par anticipation ce coût à 25 milliards. Certaines évaluations portent ce coût jusqu’à 75 milliards – et ça, c’est juste pour ces déchets-là.

Et il faut tenir compte d’autres catégories de déchets et de matières dites ‘valorisables’ : du combustible usé, du plutonium, de l’uranium de retraitement, qui sont aujourd’hui accumulés sans qu’on les réutilise ou alors pas totalement, et dont il faudra aussi un jour payer soit la réutilisation (peu probable aujourd’hui), soit la gestion et le stockage. » 

Le coût de l’accident nucléaire

Yves Marignac :

« Il y a un autre coût qui rend les comparaisons difficiles avec les alternatives – et notamment les renouvelables pour parler d’électricité décarbonée – c’est le coût de l’accident. Il est très difficile à prendre en compte parce que sa probabilité est faible, mais elle est réelle. Un des enseignements de Fukushima, c’est justement qu’un accident majeur peut se produire à n’importe quel moment sur chacune de nos installations. »

« L’Institut de Radioprotection et de sureté nucléaire avait, au milieu des années 2010, chiffré le coût global pour l’économie française d’un accident majeur à plusieurs centaines de milliards d’euros. Donc, évidemment, selon la manière dont vous prenez, ça en compte ou pas, ça change les comparaisons. « 

Peut-on sortir du nucléaire sans aggraver le bilan carbone de la France ? 

Anna Creti : « Il faut le programmer, mais c’est faisable. Le problème, c’est : à quel coût ? »

« On vient de le dire : le nucléaire est une technologie qui a des avantages mais aussi des inconvénients dans le long terme. Quand bien même on devrait sortir du nucléaire, on devrait être prêts à supporter les coûts. »

« Il faut sortir aussi du mythe que des décisions aussi importantes peuvent ne pas se retrouver un jour dans nos factures d’électricité. »

« Donc, à quel point on veut socialiser les coûts de la sortie du nucléaire? C’est la vraie question. »

Les énergies renouvelables pourront-elles prendre le relai des centrales d’ici 2035 ?

Rappel : les centrales nucléaires produisent aujourd’hui 70% de notre électricité ; l’objectif est de passer à 50% d’ici 2035. Aujourd’hui, les renouvelables, c’est 8% de la production française et pour l’instant, Emmanuel Macron n’a jamais évoqué une sortie complète du nucléaire. 

« Les énergies renouvelables vont probablement prendre le relai du nucléaire avant 2035. Cette histoire est déjà en train de s’écrire. »

Yves Marignac poursuit : « Quand on parle de stagnation de la production nucléaire, ça veut dire en fait, compte tenu de l’augmentation continue des besoins en électricité de la production au niveau mondial, un déclin relatif du nucléaire. Et il est appelé probablement à accélérer parce que les chiffres sur le nombre de nouveaux réacteurs (cinq réacteurs mis en chantier de construction en 2020 : quatre en Chine, un en Turquie), c’est très loin de pouvoir compenser les fermetures croissantes de réacteurs (puisque le parc mondial a aujourd’hui dépassé 30 ans de moyenne d’âge).« 

« À l’inverse, les énergies renouvelables se développent beaucoup et elles produisent aujourd’hui plus que le nucléaire en termes d’électricité décarbonée en Europe. »

« Et ça va se poursuivre, pour une raison simple : c’est que, alors que les coûts de production du nucléaire font l’objet d’une courbe d’apprentissage négative (c’est-à-dire que chaque réacteur coûte en moyenne plus cher à construire et à mettre en service que les précédents), les renouvelables au contraire sont sur une courbe d’apprentissage extrêmement positive. Et donc, aujourd’hui, en terme de nouvel investissement, il n’y a absolument pas photo entre le choix des renouvelables versus du nucléaire pour produire une nouvelle électricité décarbonée

Les seules questions qui se posent, c’est 

  • le rythme auquel on peut fermer le parc actuel pour aller vers ces renouvelables 
  • la question de maintenir du nouveau nucléaire dans ce système électrique à l’horizon 2050. 

On a aujourd’hui de plus en plus d’études qui confirment la faisabilité d’un système électrique 100% renouvelable, y compris avec des solutions de stockage. Et le différentiel de coût entre les renouvelables et le nouveau nucléaire est tel qu’aujourd’hui renouvelable stockage, ça crée une perspective moins chère que du nouveau nucléaire« .

Pour aller plus loin, retrouvez ici l’intégralité des échanges sur le plateau du 13/14 en vidéo.

Par France Inter, publié le 11 mars 2021 à 17h15

Photo en titre : Le parc nucléaire français est-il plus sûr aujourd’hui qu’à l’époque de la catastrophe de Fukushima ? © Getty / Sylvain Sonnet

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