NUCLÉAIRE: LE PROBLÈME DES DÉCHETS EST-IL RÉSOLU?

LE NUCLÉAIRE EN QUESTIONS (4/5) – Défi majeur de la filière nucléaire, comment sont gérés les déchets radioactifs issus de la production d’électricité.

Gravats, outils, vêtements de protection, pièces usagées ou combustibles usés, la gestion des déchets radioactifs, qui ne peuvent être ni réutilisés ni recyclés, est l’un des défis majeurs à venir de la filière nucléaire, selon l’Autorité de sûreté nucléaire. Elle doit faire l’objet d’un cinquième Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR) en cours d’élaboration pour la période 2021-2025.

Après des années d’études, d’états des lieux et de consultations avec les parties prenantes, ce plan doit être celui des « choix » et des « solutions« , a averti Bernard Doroszczuk, président de l’ASN, lors de ses vœux en janvier. « À défaut (…), aucune filière de gestion pérenne des déchets ne sera opérationnelle dans les vingt ans qui viennent. » Or, à l’horizon 2035-2040, « notre pays ne pourra pas faire face aux besoins capacitaires de stockage engendrés par le démantèlement des installations et par l’achèvement et la mise en stockage sûr des déchets résultant des opérations de reprise et de conditionnement des déchets anciens « .

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Selon le dernier inventaire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), la France comptait 1,67 million de mètres cubes de déchets radioactifs fin 2019. Plus de 90% de ces déchets -à vie courte de très faible activité (TFA) et de faible et moyenne activité (FMA-VC)- sont stockés en surface dans la Manche et dans l’Aube. « Avec le démantèlement à venir des installations nucléaires, la production de déchets va augmenter considérablement et nous serons en situation de saturation partout, sans doute au plus tard en 2030« , souligne Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire de Greenpeace France, selon qui les producteurs de déchets jouent la montre sur cette question pour « des questions de coûts« .

La situation est critique pour les déchets les plus dangereux, de haute activité (HA), et de moyenne activité à vie longue (MA-LV), qui représentent à peine plus de 3% des volumes de déchets mais concentrent plus de 99% de la radioactivité totale. Ces déchets sont conditionnés dans des colis en acier, métal ou béton, refroidis en piscine puis entreposés. Or, les bassins de stockage de La Hague, dans la Manche, risquent de déborder dans les prochaines années. Face à la menace de saturation, EDF envisage d’installer une nouvelle piscine d’entreposage de combustibles usés à La Hague. « EDF prévoit de poursuivre son projet (…) pour être en mesure d’effectuer (…) la mise en service de l’installation en 2034« , selon un document d’EDF daté du 9 octobre présenté lors d’une commission nationale sur les déchets.

Stockage géologique

À l’avenir, les déchets HA et MA-LV sont destinés à être stockés en couche géologique profonde (500 mètres) dans le cadre du projet Cigéo à cheval entre la Meuse et la Haute-Marne, officiellement lancé en 2006 et pour lequel l’Andra vient de déposer une demande de déclaration d’utilité publique visant une autorisation de mise en service en 2035. Exploité pendant 150 ans, le coût du projet a été arrêté par le ministère de l’Écologie, il sera de 25 milliards d’euros. Une somme déjà provisionnée par les producteurs d’énergie, prélevée sur les factures d’énergie.

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« Sauf que les déchets de haute activité actuellement générés et qui dégagent de la chaleur ne pourront y être stockés avant 50 à 60 ans, le temps de permettre leur refroidissement« , relève Bernard Laponche, physicien nucléaire, membre de l’association Global Chance. Aux risques d’incendie ou d’infiltration d’eau soulevés par des associations comme Greenpeace, s’ajoutent les craintes d’une possible instabilité des sols d’argile qui pourrait entraîner une contamination des eaux et des sols. « Le risque sismique est infinitésimal« , rétorque pourtant l’Andra.

Des considérations éthiques émergent également du débat public. Le projet Cigéo est en effet conçu pour être réversible, le temps de son exploitation. « Cela veut dire que les déchets enfouis sont censés pouvoir être récupérés par les générations futures au cas où elles trouveraient une meilleure façon de gérer ces déchets. Mais peut-on vraiment garantir cette réversibilité? » s’interroge le scientifique. Dans 150 ans, les futures générations devront décider (ou non) de sceller Cigéo, pour que la couche géologique joue son rôle de barrière. Il sera alors difficile d’assurer la réversibilité de l’aveu même de l’Andra.

« Imaginez qu’il y ait une fuite? Il est irresponsable d’une génération de faire peser ce risque sur toutes les suivantes« , souffle l’avocate et ancienne ministre de l’Environnement Corinne Lepage. L’Andra et l’ASN considèrent toutefois le stockage géologique comme la seule option sûre et durable. Si les opposants au stockage considèrent que les alternatives n’ont pas été assez étudiées, l’Andra écarte chaque argument: la transmutation des déchets n’offrirait une solution que parcellaire, uniquement pour les nouveaux déchets, alors que l’entreposage de surface ou de subsurface permettrait certes une réversibilité plus longue, mais toujours insuffisante au regard de la durée de vie de ces déchets: quel ouvrage humain pourrait durer plusieurs siècles voire des centaines de milliers d’années? Et si nos sociétés s’effondraient dans quelques siècles, est-ce que le risque ne serait pas encore plus grand d’avoir laissé ces déchets accessibles?

Par Isabelle de Foucaud et Agathe Beaujon, publié le 18 mars 2021 à10h00

Photo en titre : L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), est un organisme indépendant des producteurs d’électricité, sous la tutelle du ministère de l’Environnement, chargé de la gestion des déchets nucléaires en France. (Agathe Beaujon/Challenges)

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