DOCUMENTS DÉCLASSIFIÉS : EN 1983, UN EXERCICE DE L’OTAN A BIEN FAILLI DÉCLENCHER UNE GUERRE NUCLÉAIRE

L’Union soviétique a placé des chasseurs-bombardiers chargés de bombes nucléaires en alerte 24 heures sur 24 en Allemagne de l’Est lors d’un exercice de commandement des armes nucléaires de l’OTAN en novembre 1983, et l’alerte comprenait des « préparatifs pour l’utilisation immédiate d’armes nucléaires » selon les dossiers des services de renseignement américains récemment publiés qui confirment une « alerte de guerre » pendant certains des mois les plus tendus de la Guerre froide.

Il a été révélé précédemment que l’exercice de l’OTAN, nommé Able Archer 83, a suscité des inquiétudes au Kremlin. Mais les nouveaux documents fournissent pour la première fois des détails précis sur la réponse militaire soviétique à l’exercice de l’OTAN, un événement annuel qui a permis de simuler une attaque nucléaire contre les forces de l’Union soviétique et du Pacte de Varsovie.

Selon ces documents, l’alerte soviétique renforcée a été déclenchée dans les divisions de chasseurs-bombardiers des forces soviétiques stationnées en Allemagne de l’Est. Tous les postes de commandement ont reçu l’ordre d’être opérationnels 24 heures sur 24 par des équipes renforcées. En parallèle, le chef des forces aériennes soviétiques, le maréchal Pavel Koutakhov, a ordonné que toutes les unités de la 4ème armée de l’Air soviétique en Pologne soient concernées par l’alerte.

Les divisions de chasseurs-bombardiers ont reçu l’ordre d’installer des bombes nucléaires sur un escadron d’avions de chaque régiment. Ces avions devaient être armés et placés en « réactivité niveau 3 » ce qui signifie une intervention en 30 minutes pour « détruire les cibles ennemies de première ligne » selon les documents.

L’Europe a été le théâtre d’une impasse qui a duré des décennies durant la Guerre froide, les deux superpuissances se préparant à des conflits sur terre et dans les airs, y compris avec l’utilisation éventuelle d’armes nucléaires. Une étude précédente de la peur de la guerre a noté que la doctrine militaire soviétique avait appelé à prévenir une attaque de l’OTAN en frappant en premier, et les forces du Pacte de Varsovie ont longtemps supposé qu’une offensive de l’OTAN pourrait commencer sous le couvert d’un exercice tel que Able Archer. L’Occident était également prêt à utiliser des armes nucléaires en réponse à une attaque conventionnelle des forces plus importantes du Pacte de Varsovie.

En 1983, par peur de la guerre, les dirigeants soviétiques craignaient une attaque nucléaire surprise par les États-Unis.

L’Union soviétique a déployé des chasseurs-bombardiers Su-17 à capacité nucléaire en Allemagne de l’Est, avec six à huit points d’emport pour les bombes. L’un des signes les plus inquiétants de l’alerte soviétique de 1983 est apparu dans un rapport de renseignement sur un escadron à Neuruppin, en Allemagne de l’Est. L’avion en alerte devait être chargé d’une nacelle de brouillage électronique pour sa protection. Cependant, un rapport de l’Agence nationale de Sécurité révéla que l’escadron avait demandé à se passer de l’électronique à cause d’un « problème inattendu de poids et de centrage de l’appareil ».

Les analystes du renseignement militaire américain ont conclu que « ce message signifiait qu’au moins cet escadron particulier était chargé d’une configuration de munitions qu’ils n’avaient jamais réellement utilisée auparavant, c’est-à-dire une charge de guerre. »

Un haut responsable du renseignement américain, présent sur les lieux pendant l’opération Able Archer, le lieutenant général Leonard H. Perroots, a contacté ses supérieurs au plus fort des tensions. Il s’est entretenu avec le commandant en chef des forces aériennes américaines en Europe, le général Billy Minter. Lorsque Minter a demandé si les États-Unis devaient réagir à ce qui se passait en Allemagne de l’Est, Perroots a répondu qu’il n’y avait « pas assez de preuves pour justifier une augmentation de notre posture d’alerte réelle. » Mais Perroots devint de plus en plus inquiet lorsque des informations lui parvinrent plus tard montrant la nervosité soviétique à propos d’Able Archer. « Si j’avais su à l’époque ce que j’ai découvert plus tard, je ne suis pas sûr du conseil que j’aurais donné », écrivit-il plus tard.

Les nouveaux documents ont été inclus dans une édition des Relations extérieures des États-Unis publiée mardi. La nouvelle édition couvre les relations des États-Unis avec l’Union soviétique de janvier 1983 à mars 1985, une période qui inclut la description par le président Ronald Reagan de l’URSS comme un « empire du mal », le lancement de l’Initiative de défense stratégique de Reagan [la Guerre des étoiles, NdT] pour construire une défense antimissile implantée dans l’espace, et la destruction en vol, en septembre 1983, d’un avion de ligne civil coréen [par la chasse soviétique, NdT].

En outre, cette période a été marquée par des démonstrations antinucléaires massives alors que les États-Unis se préparaient à stationner des missiles Pershing II et des missiles de croisière lancés par voie terrestre en Europe occidentale pour contrer les missiles soviétiques. Les dirigeants soviétiques ont été plongés dans l’incertitude lorsque trois d’entre eux sont morts entre 1982 et 1985.

Dans le nouveau volume, les historiens du Département d’État ont inclus une longue note de l’éditeur sur la peur de la guerre. Cette note reproduit un mémorandum de Perroots de janvier 1989, intitulé « Addendum au rapport de fin de tournée ». Perroots avait été chef d’état-major adjoint pour le renseignement, US Air Forces Europe, pendant l’exercice Able Archer, puis directeur de la Defense Intelligence Agency de 1985 à 1989. À la fin de sa tournée, il a écrit ce mémo pour faire part de « son inquiétude quant au traitement inadéquat de la peur de la guerre soviétique » selon le récit historique du Département d’État.

Perroots, décédé en 2017, pensait avoir pris la bonne décision de ne pas intensifier la force américaine contre les Soviétiques, mais qu’il ne disposait pas de tous les renseignements sur l’alerte soviétique. À l’époque, il pensait que l’alerte soviétique était préoccupante, mais pas trop. Ce point de vue a changé lorsqu’il a vu des renseignements supplémentaires rapportés seulement après la fin de l’exercice. Cette « vision beaucoup plus inquiétante » comprenait une « mise en veille » de toutes les forces aériennes soviétiques dans la région.

Une telle mise en veille signifiait une pause dans les activités aériennes de routine – et des préparatifs pour autre chose – mais elle n’a pas été immédiatement prise en compte par les services de renseignement occidentaux, ce qui a inquiété Perroots par la suite.

Il a écrit « qu’une véritable suspension des vols a été secrètement ordonnée au moins dans les unités des forces aériennes soviétiques qui font face à la région centrale, et cet arrêt n’a pas été détecté, par l’Ouest. L’alerte soviétique en réponse à Able Archer a commencé après la tombée de la nuit, le mercredi soir, il n’y a pas eu de vol les deux jours suivants, ce qui a conduit au week-end, puis au lundi suivant qui était le 7 novembre, jour férié de la révolution. »

« L’absence de vol pouvait toujours s’expliquer » a écrit Perroots, mais ensuite de nouveaux éléments sont arrivés qui étaient alarmants, et ont produit une alerte des services de renseignement. Le 9 novembre, « une photographie aérienne a montré un avion Flogger entièrement armé en alerte de défense aérienne sur une base en Allemagne de l’Est. Lorsque ce seul indicateur a été relevé, l’immobilisation était en cours depuis une semaine. » Flogger est le code OTAN pour le chasseur soviétique MiG-23.

En 2015, le gouvernement américain a déclassifié un rapport de 109 pages du Comité consultatif du renseignement extérieur du Président (PFIAB), daté du 15 février 1990, et intitulé « The Soviet War Scare. » Il a été communiqué à la National Security Archive, une organisation non gouvernementale affiliée à l’université George Washington qui recherche des documents gouvernementaux par le biais de la loi sur la liberté d’information.

L’étude du PFIAB concluait : « En 1983, nous avons peut-être par inadvertance dégradé de manière explosive nos relations avec l’Union soviétique ». Le mémorandum Perroots a été cité dans l’étude du PFIAB, mais n’a pas été rendu public à l’époque. La National Security Archive avait poursuivi la DIA pour le dossier en 2019. Le procès est toujours en cours.

Selon le rapport du PFIAB, les renseignements américains et britanniques ont montré que la réaction des Soviétiques et du Pacte de Varsovie à Able Archer était « sans précédent » et qu’il s’agissait d’une « activité observée uniquement en période de crise par le passé. » Ces actions constituaient un effort de reconnaissance qui comprenait 36 vols de renseignement, « nettement plus » que les années précédentes où l’Able Archer avait été réalisé, et l’arrêt de toutes les opérations de vols militaires entre le 4 et le 10 novembre, à l’exception des vols de renseignement, « probablement pour disposer d’autant d’avions que possible pour le combat. »

La publication du mémorandum Perroots ajoute à la conclusion du PFIAB que la peur de la guerre était réelle. Mais l’événement a été un casse-tête de la Guerre froide pendant de nombreuses années, et la nature des discussions de haut niveau au Kremlin à ce sujet est encore largement inconnue.

Au lendemain de l’affaire Able Archer, la communauté du renseignement américain a commandé deux autopsies en mai et août 1984, pour faire le point sur ces événements. Les deux estimations des services de renseignement déclaraient : « Nous croyons fermement que les actions soviétiques ne sont pas inspirées par un danger réel de conflit ou de confrontation imminente avec les États-Unis et que les dirigeants soviétiques ne le perçoivent pas ainsi. » Cette conclusion se fondait sur le fait que les États-Unis ne voyaient pas de mobilisation générale pour la guerre à l’époque. Mais l’étude du PFIAB a critiqué ces estimations, en déclarant que la communauté du renseignement « n’a pas, à l’époque, et pendant plusieurs années par la suite, accordé suffisamment de poids à la possibilité que la peur de la guerre soit réelle. »

Source : Washington Post, Nate Jones et David E. Hoffman, 18-02-2021

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Publié le 20 mars 2021

Photo en titre : Les missiles de croisière sont vus après leur arrivée à la base aérienne de Greenham Common. (Sahm Doherty / Life / Getty Images)

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