NUCLÉAIRE : PARIS PLAIDE POUR UN REPORT DES RÈGLES DE LA FINANCE VERTE

La France redoute que le nucléaire soit exclu du texte européen sur la taxonomie. Paris plaide pour un report de l’adoption de ces règles qui doivent guider les investisseurs vers la finance durable.

Quels investissements seront considérés comme « verts » à l’avenir ? C’est la question, cruciale pour le financement du secteur de l’énergie, qui est en débat à Bruxelles. La Commission européenne doit dévoiler fin avril un texte qui mettra en place une « taxonomie », c’est-à-dire une classification des activités économiques qui ont un impact positif sur les émissions de CO2 et sur l’environnement. À quelques semaines de l’échéance, de profonds désaccords persistent entre les États membres.

À Paris, on explique que le nucléaire, qui n’émet pas de CO2, doit être inclus dans la première mouture de ce texte. Or la Commission européenne a choisi de traiter le cas de l’atome à part, pour prendre le temps d’évaluer l’impact des déchets radioactifs sur l’environnement.

Divergence de vues

« Il est plus logique de traiter le nucléaire dans un seul et même texte pour respecter le principe de neutralité technologique de la taxonomie », estime une source à Bercy. Cette dernière indique que, compte tenu de cette divergence de vues, « la France a demandé à la Commission européenne un report de l’adoption de cet acte délégué. » Le dispositif est censé entrer en vigueur en 2022.

Concrètement, les pouvoirs publics français redoutent qu’en repoussant la question du nucléaire à un autre texte, il soit in fine impossible de le faire figurer parmi les énergies propres, ou tout du moins indispensables à la transition énergétique.

Si la taxonomie est censée avoir un impact seulement sur les investisseurs privés, en contraignant par exemple ceux qui revendiquent des critères d’investissement durable à suivre cette classification, les pouvoirs publics craignent qu’in fine, elle renchérisse aussi les coûts de financement des énergies exclues de ce label et bride leur développement.

Aides publiques

« L’enjeu pour le nucléaire est important. Ce texte conditionne la capacité d’obtenir des financements verts. Le cadre qu’il crée pour la finance durable pourrait à l’avenir inspirer aussi les règles européennes en matière d’aides d’État ou les contraintes en matière de dette publique », indique-t-on à Bercy. De fait, comme l’a montré le cas du projet d’EDF à Hinkley Point, au Royaume-Uni , plus aucune centrale ne se construit sans aides publiques.

Les États membres bataillent aussi sur le sort du gaz. Le projet de texte prévoit de labelliser son utilisation en tant qu’énergie de transition lorsqu’il remplace le charbon pour la production d’électricité et pour le chauffage (le charbon est encore utilisé dans les réseaux de chaleur de l’ancien bloc communiste). Le gaz émet en effet moins de CO2 que le charbon. Des pays comme la Pologne, en particulier, pourraient bénéficier de cette exception.

La France « relativement isolée »

La France, qui est l’un des pays les moins dépendants du charbon et du gaz pour sa production d’électricité, s’y oppose. « Ces exceptions sur une base purement géographique ne sont pas pertinentes, et iraient dans le mauvais sens vis-à-vis de notre ambition climatique », explique-t-on encore à Bercy. La position de la France est toutefois loin d’être partagée en Europe. « Jusqu’à présent, la Commission n’a pas accepté de revoir son calendrier et la France est relativement isolée », estime un connaisseur du dossier.

Par Vincent Collen, et Sharon Wajsbrot, publié le 24 mars 2021 à 18h55, mis à jour le 24 mars 2021 à 19h08

Photo en titre : La France défend la place du nucléaire, qui assure plus de 70 % de ses besoins en électricité. (iStock)

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