[AVIS D’EXPERT] INVITATION À UNE AUTRE « LUCIDITÉ » SUR L’ÉLECTRICITÉ EN FRANCE

Le nucléaire s’invite déjà dans la campagne présidentielle de 2022. Le Haut-Commissaire au Plan, François Bayrou, a publié le 24 mars une note intitulée « Électricité : le devoir de lucidité« . L’expert nucléaire écologiste Yves Marignac (Negawatt) a fait parvenir à la rédaction de L’Usine Nouvelle sa réaction, argumentée, dont nous avons décidé de publier des extraits pour alimenter un débat important – pour l’industrie et l’avenir d’EDF -, mais complexe et qui risque de souffrir de raccourcis idéologiques et électoralistes.

Les retards du chantier de l’EPR de Flamanville (Manche) ont incité le gouvernement a lié la décision de construction de nouveaux réacteurs nucléaires en France à sa mise en service et à en faire du nouveau nucléaire un sujet de débat pour les élections présidentielles…

Alors que le gouvernement a repoussé à 2023 – et au démarrage de l’EPR de Flamanville – la décision de la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, la note « Électricité : le devoir de lucidité« , publiée le 24 mars par le Haut-Commissariat au plan, pose une question centrale : peut-on, parallèlement à l’augmentation de la consommation d’électricité, réduire drastiquement notre capacité de production d’électricité nucléaire, même avec la montée en puissance indispensable des énergies renouvelables ? Elle appelle aussi à « un débat honnête, lucide et partagé avec les citoyens ». Nous publions ci-dessous, pour alimenter ce débat, la réaction de l’expert nucléaire écologiste Yves Marignac à cette note.

Une autre vision de l’électrification

« Sous couvert de « lucidité », la note publiée le 24 mars par le Haut commissaire au plan, qui analyse des enjeux liés à l’électricité, va à rebours de sa mission prospective. Loin de se projeter dans l’évolution positive de notre système électrique que permettent aujourd’hui les progrès des énergies renouvelables, elle étale une déconnexion totale avec la réalité du secteur pour s’enfermer dans une posture idéologique tournée vers le passé.

Sur la consommation, la priorité est de réduire les consommations d’énergie dans tous les secteurs, grâce à la sobriété et à l’efficacité énergétique. Néanmoins, la part de l’électricité est effectivement appelée à augmenter de façon importante (électrification des usages). Pour autant, l’augmentation mécanique et massive de la consommation d’électricité n’est pas une fatalité, au contraire : les potentiels de réduction sont nombreux, à commencer par le remplacement du chauffage électrique non performant, encouragé par la note, par des pompes à chaleur dans des bâtiments performants. Enfin, on sait que cette maîtrise de la consommation est dans tous les cas la clé pour faire face aux enjeux de maintien / renouvellement des capacités (cf. bilan prévisionnel de RTE 2021-2030).

Le 100% renouvelables est faisable

L’affirmation que la maîtrise du 100% renouvelables est techniquement « hautement improbable » détourne le sens du rapport AIE-RTE de façon ridicule. Les experts s’accordent au contraire de plus en plus sur la faisabilité, à terme, de cette vision (y compris RTE dans cette vidéo (3mn27).

La note pointe plusieurs impacts négatifs associés aux énergies renouvelables. Elle s’avère sur certains points totalement déconnectée de la réalité (parlant de 25 ans pour rembourser l’énergie fossile consommée pour fabriquer des panneaux solaires, quand le Fraunhofer ISE, autorité en la matière, estime ce chiffre à 1 an – dans cette synthèse, slide 33) et passe complètement les impacts négatifs spécifiques au nucléaire. […]

Le photovoltaïque et l’éolien, même si la France est en retard sur ses objectifs en la matière, contribuent déjà activement à la décarbonation de l’électricité française. Depuis 2012, pendant les déjà 8 ans de retard de l’EPR, la France a installé plus de 16 GW (l’équivalent de 10 EPR, en puissance) et ajouté 33 TWh de production (2,5 fois celle attendue de l’EPR) en éolien et PV (voir les stats).

Bataille de coûts annoncée

La note présente par ailleurs le nucléaire comme le socle garantissant la compétitivité de l’électricité française. Avec un coût complet de production de l’EPR largement au-delà de 110 €/MWh, et des coûts de production du photovoltaïque et de l’éolien orientés vers 50 puis 30 €/MWh, même en supposant un gain de 30% côté nucléaire et en ajoutant des coûts de stockage jusqu’à 15 €/MWh côté renouvelables, la réalité est à l’opposé.

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La note agite aussi le spectre de coûts massifs de renforcement des réseaux pour l’intégration des renouvelables. Mais elle passe complètement sous silence les coûts pour le réseau qu’engendrerait l’augmentation, qu’elle juge inéluctable, de la consommation, comme la dégradation importante des coûts du nucléaire qu’engendrerait, en limitant leur facteur de charge, la cohabitation durable des réacteurs avec une part croissante de renouvelables. »

Note : Yves Marignac est le chef du pôle expertise nucléaire et fossiles de l’association Negawatt, qui défend l’idée qu’un mix électrique 100% renouvelables est possible. Il collabore également avec l’Autorité de sûreté nucléaire.

Les avis d’expert et tribunes sont publiés sous la responsabilité de leurs auteurs et n’engagent en rien la rédaction de L’Usine Nouvelle.

Publié le 26 Mars 2021 à 08h00

Photo en titre : © EDF

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