BURE : « LES ÉLUS PRENNENT CONSCIENCE DE L’AMPLEUR DU CHANTIER À VENIR » : LE SITE DE DÉCHETS NUCLÉAIRES DE BURE FACE À DE NOUVELLES OPPOSITIONS LOCALES

Le projet est situé sur les départements de la Meuse et de la Haute-Marne. Sa mise en service est envisagée en 2035, mais des communes ont émis des avis négatifs.

En sept minutes, l’ascenseur descend à 490 m de profondeur. Là, des engins de chantier charrient des blocs d’argile noire qui vont être remontés à la surface. Les galeries du laboratoire souterrain de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) sont percées de 700 forages, où 26 000 points de mesure permettent d’étudier les phénomènes physiques, chimiques et thermiques. Des sondes produisant de la chaleur ont été insérées dans certaines alvéoles ; ailleurs, c’est un traceur radioactif qui a été diffusé dans un forage pour mesurer son déplacement dans la roche.

« On a pu démontrer en 2005 que ces roches argileuses ont des propriétés de confinement, explique Mathieu Saint-Louis, chargé de communication de l’Andra. Désormais, on affine les connaissances. Quel espacement faudra-t-il laisser entre chaque alvéole où seront stockés les déchets ? Quelle est la meilleure façon de les sceller ? »

Bure dénonce « le rouleau compresseur qu’est l’Andra »

Depuis le démarrage, en 2000, de la construction du laboratoire, situé à cheval sur les départements de la Meuse et de la Haute-Marne, deux kilomètres de tunnels ont été créés. Si le projet de centre de stockage géologique profond Cigéo voit le jour, de nouvelles galeries seront creusées à proximité pour accueillir les déchets dits « de moyenne et haute activité à vie longue », soit les plus dangereux. S’ils ne représentent que 3 % de l’ensemble des déchets nucléaires en volume, ils concentrent 99 % de leur radioactivité et resteront radioactifs jusqu’à des centaines de milliers d’années.

Un horizon lointain, tout comme la potentielle date de mise en service de Cigéo, envisagée en 2035. Mais peu à peu, le projet se concrétise. En août 2020, l’Andra a déposé une demande de reconnaissance d’utilité publique, un volumineux dossier constitué notamment d’une étude d’impact globale. En janvier, l’Autorité environnementale a rendu un avis important sur ce document.

À leur tour, vingt-quatre collectivités et établissements publics directement concernés ont été invités à se prononcer pour la première fois. Mercredi 31 mars, la majorité des dix-huit avis publiés par la préfecture de la Meuse étaient favorables, bien qu’assortis de réserves et de conditions concernant l’aménagement du territoire, la gestion de l’eau potable ou encore les retombées économiques.

Quatre communes, en revanche, ont rendu un avis négatif. Mandres-en-Barrois, par exemple, met en avant « le principe de précaution » et souligne que le projet va entraîner le défrichement de dizaines d’hectares au bois Lejuc. Le village de Ribeaucourt s’inquiète de savoir comment les demandeurs d’emploi locaux seront informés des offres à pourvoir et des conséquences du futur chantier sur le cadre de vie. Le conseil municipal de Bure dénonce, lui, « le rouleau compresseur qu’est l’Andra », qui « minimise les risques encourus par le rejet des eaux » et « s’approprie les routes, les chemins, sans concertation ni avis » ; il formule une série d’interrogations concernant le devenir des agriculteurs, le risque sanitaire ou encore les relations entre forces de l’ordre et habitants.

« Revirement assez inédit »

Pour Juliette Geoffroy, porte-parole du Collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs (Cedra), ces prises de position manifestent un « revirement assez inédit » de communes qui n’étaient jusqu’ici pas hostiles au projet. « Elles viennent perturber le ronronnement habituel, estime-t-elle. Les élus prennent conscience de l’ampleur du chantier à venir et commencent à douter des promesses de développement économique. » Selon les opposants, l’avis de l’Autorité environnementale, qui pointait des lacunes et des insuffisances dans l’étude d’impact, a pesé sur les délibérations.

« Les communes avaient accepté le laboratoire pour les retombées financières, en se disant qu’elles verraient plus tard, ajoute Dominique Laurent, porte-parole de l’Association des élus opposés au projet d’enfouissement des déchets radioactifs à Bure (Eodra). Maintenant, elles voient venir le centre d’enfouissement et elles n’en veulent pas forcément, même si l’aspect économique pèse souvent plus que le volet technique. »

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L’Andra, qui s’est engagée à répondre à ces interrogations dans les prochains mois, assure que celles-ci étaient attendues. « Avec le dossier pour la déclaration d’utilité publique [DUP], Cigéo est entré dans l’atmosphère, dans le concret, explique David Mazoyer, directeur du centre Meuse et Haute-Marne de l’Andra. Les collectivités réalisent quels seront les impacts du projet, c’est normal qu’il y ait des réserves et des inquiétudes. »

Faire remonter les attentes des communes

« La DUP est à la fois un aboutissement et un point de départ, ajoute Pierre-Marie Abadie, le directeur général de l’Andra. C’est le résultat de vingt-cinq ans de recherches et ça a été une gageure de rassembler tout ça dans un seul dossier. Mais il y aura encore de nombreuses procédures et révisions de l’étude d’impact. Et on ne demande pas aux communes de prendre position sur Cigéo mais de faire remonter leurs attentes et leurs questionnements. Car, à la fin, la décision relèvera de l’État, pas de l’industrie ou d’une collectivité. »

Lors d’un comité de pilotage, le 16 mars, la ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, a affirmé que Cigéo irait à son terme, même si la recherche concernant d’éventuelles alternatives continue. Les opposants au stockage en profondeur prônent la poursuite d’un entreposage de longue durée en surface ou en subsurface, dans l’attente d’avancées scientifiques permettant de réduire la nocivité des déchets.

Aujourd’hui, les combustibles usés, qui constituent l’essentiel des déchets de haute activité, sont entreposés dans les installations d’Orano, à La Hague (Manche), sous forme de « colis » vitrifiés. Les premiers d’entre eux pourraient descendre dans les galeries de Cigéo à partir de 2080, quelques décennies après les déchets de moyenne activité. Au bout de cent vingt ans d’exploitation, le site serait entièrement scellé et les quelque 500 mètres d’argile prendraient le relais, pour faire office de barrière naturelle.

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D’ici là, l’Andra espère voir son utilité publique reconnue à l’horizon 2022 et pouvoir ainsi lancer des travaux préalables, tels que des fouilles archéologiques ou des raccordements électriques. En parallèle, une demande d’autorisation de création doit être déposée à la fin de l’année, qui enclenchera une instruction de plusieurs années par l’Autorité de sûreté nucléaire. Ce n’est qu’une fois cette autorisation accordée que le chantier pourrait véritablement démarrer. L’opposition, de son côté, appelle au minimum à un gel de la procédure tant que l’Andra n’aura pas répondu aux incertitudes.

Par Perrine Mouterde (Bure, Meuse, envoyée spéciale), publié le 1er avril 2021 à 04h58, mis à jour à 12h32

Photo en titre : pancartes antinucléaires devant une maison près du site souterrain de stockage nucléaire Cigéo, à Bure (Meuse), le 25 mars 2019.

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