SOUS-MARINS AUSTRALIENS : DERRIÈRE LE NOUVEL ACCORD, LE RISQUE DE PROLIFÉRATION NUCLÉAIRE

En acceptant de fournir des sous-marins à propulsion nucléaire à l’Australie, les États-Unis prennent le risque de voir d’autres pays réclamer cette même technologie, alimentant ainsi la crainte d’une prolifération.

Au-delà du camouflet infligé à la France, l’annonce par Washington de la future livraison de sous-marins à propulsion nucléaire à Canberra pose de nombreuses questions quant au risque de prolifération de cette technologie dans la zone Indo-Pacifique. Si cette opération, réalisée dans le cadre du nouvel accord stratégique entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie se concrétise, l’île-continent rejoindrait le club très fermé des six nations disposant de submersibles de ce type : les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la Russie, la Chine et l’Inde, toutes dotées de l’arme atomique

Exacerbation des tensions

Même si le Premier ministre australien Scott Morrisson a assuré que ces sous-marins ne seront pas équipés d’ogives nucléaires – mais de missiles conventionnels Tomahawk -, le bond technologique reste considérable pour Canberra. Contrairement aux moteurs conventionnels diesel-électriques nécessitant des remontées en surface fréquentes, la propulsion nucléaire permet une navigation de plusieurs mois en plongée, garantissant ainsi plus de discrétion.  

« Le sous-marin à propulsion nucléaire est l’arme de combat par excellence pour obtenir la supériorité maritime dans une zone donnée, souligne l’ancien amiral d’escadre Jean-Louis Lozier, aujourd’hui conseiller à l’IFRI et spécialiste de la dissuasion nucléaire. La lutte contre ce type d’engins est beaucoup plus difficile que celle contre des sous-marins à propulsion conventionnelle, donc leur prolifération peut être de nature à exacerber les tensions dans la zone Indo-Pacifique. »  

LIRE AUSSI >> Sous-marins australiens : la gifle de Joe Biden à l’Europe (et surtout à la France)

Du côté de la Chine – principale cible de cet accord stratégique -, la réaction a en effet été des plus virulentes. « Cette coopération en matière de sous-marins nucléaires sape gravement la paix et la stabilité régionales, intensifie la course aux armements et compromet les efforts internationaux de non-prolifération nucléaire« , a déclaré jeudi le porte-parole de la diplomatie chinoise, Zhao Lijian.  

En outre, l’annonce est intervenue au milieu d’une semaine déjà particulièrement tendue dans la région, après les deux tests successifs de missiles par la Corée du Nord, puis le premier lancement de missile mer-sol depuis un sous-marin sud-coréen mercredi. « On assiste à une course à l’armement ces derniers jours dans la région Indo-Pacifique. Les grandes puissances sont en train de réorganiser leurs moyens de défense de manière large et approfondie« , résume Annick Cizel, enseignante-chercheuse à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 et spécialiste de la politique étrangère américaine.  

Risque de précédent

Dans ce contexte inflammable, la fourniture de sous-marins à propulsion nucléaire pourrait créer un précédent. « Même si le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) n’interdit pas la propulsion nucléaire, il était tacitement convenu de ne pas exporter cette technologie. Cette décision des États-Unis constitue donc un changement complet de paradigme« , glisse Jean-Louis Lozier. Un revirement loin d’être anodin. « On peut se demander ce qui empêcherait désormais la Chine de vendre ces mêmes sous-marins à d’autres pays comme le Pakistan ou la Corée du Nord. Il serait alors compliqué pour les États-Unis et le Royaume-Uni de s’y opposer« , ajoute-t-il.  

Pour Washington, le risque est aussi de se retrouver dans une position délicate vis-à-vis de ses autres alliés dans la région. « La Corée du Sud a déjà montré son intérêt pour cette technologie par le passé, et on ne peut pas exclure non plus que le Japon se montre un jour demandeur. Donc il pourrait être difficile de leur refuser ce qui a été accordé à l’Australie« , pointe Emmanuelle Maitre, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), spécialiste des questions de prolifération.  

LIRE AUSSI >> La nouvelle alliance militaire annoncée par Biden rebat les cartes en Asie Pacifique

Autre interrogation : la nature du combustible qui sera utilisé pour faire fonctionner les réacteurs australiens. À l’inverse des marines française, chinoise ou indienne, qui utilisent de l’uranium faiblement enrichi, les forces navales américaine et britannique se servent d’uranium hautement enrichi (UHE) à plus de 90%. Un seuil pouvant théoriquement servir à la production d’armes nucléaires.  

Par Paul Véronique, publié le 18/09/2021 à 12h30, mis à jour à15h50

Photo en titre : Dans cette image fournie par la Force de défense australienne, le sous-marin de la Royal Australian Navy HMAS Rankin est vu lors d’AUSINDEX 21, un exercice maritime biennal entre la Royal Australian Navy et la Marine indienne le 5 septembre 2021 à Darwin dans les eaux australiennes. Getty Images via AFP

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/sous-marins-australiens-derriere-le-nouvel-accord-le-risque-de-proliferation-nucleaire_2158648.html