UNE BD : LE DROIT DU SOL OU L’HÉRITAGE TOXIQUE DES DÉCHETS NUCLÉAIRES

LA CASE BD – Étienne Davodeau retrace le lien entre les peintures rupestres de Pech Merle et le site de Bure où il est envisagé l’enfouissement de déchets nucléaires dont la radioactivité mettra 100.000 années à se dissiper. Une balade édifiante et poétique.

Seul, lourd sac à dos vissé sur les épaules, au milieu de forêts et montagnes éloignées de la frénésie urbaine, Étienne Davodeau marche. Dans Le Droit du sol, l’auteur des Ignorants relate un périple de 800 kilomètres et s’interroge : «De plus en plus préoccupé par notre rapport au sol, je suis parti d’une grotte ornée du Pech Merle dans le Lot pour rallier Bure dans la Meuse. D’un côté, de magnifiques dessins laissés par nos ancêtres et de l’autre une commune où l’on s’apprête à enterrer des déchets nucléaires. J’essaie de mettre cela en résonance en parcourant mes 800 kilomètres. La transmission définit les deux bornes de ma ballade : ce qu’on nous a transmis et ce que l’on va transmettre», explique le dessinateur.

Étienne Davodeau a retracé la ligne qui sépare ces deux limites. Rencontres, éclairages scientifiques, paysages vertigineux… Ce fin observateur de notre temps nous emmène dans les coulisses de l’histoire du nucléaire, interpelle le lecteur, nous fait partager les sensations physiques et psychologiques de l’homme qui se reconnecte avec la nature: «Le sol, fusion organique et minérale, est un élément unique dans l’univers. Il est fragile et de lui dépend notre nourriture et notre survie. L’idée est de revenir à mon état de Sapiens originel, et d’aller chercher ce contact-là. En marchant, je quitte les routes bitumées, je dors à la belle étoile, je vais chercher le sol au sens le plus concret du terme.»

Ode à la marche

Bande dessinée reportage, Le Droit du sol fourmille d’explications captivantes. Pourquoi le pari du nucléaire pour quelques décennies d’énergie ? Comment composer avec ses déchets hautement toxiques ? Quelles sont les limites de la science en matière d’écologie? En quoi le sol assure notre survie? L’auteur a réuni une prestigieuse ronde de scientifiques pour éclairer le lecteur, même si certaines questions restent en suspens… Qui peut se prononcer sur les 100.00 années à venir.

Le Droit du sol ne se nourrit pas cependant d’une unique approche documentaire. L’ouvrage offre aussi une plongée intime dans le ressenti physique et psychologique d’un homme qui se reconnecte à la nature via une marche de 800 kilomètres. Fatigue, moments d’extase ou d’accablement, caprices de la météo, bivouacs magiques sous les ciels étoilés… Il explore toutes les sensations de son périple physique. Une véritable ode à la marche, que le lecteur traverse animée d’une savoureuse empathie. Et d’une envie d’éprouver les vertus d’une déambulation hors du temps. Hors des sentiers battus.

La case BD: décryptage d’Étienne Davodeau

«Au milieu de la France, tout seul, je mange des abricots et cela devient une parenthèse enchantée dans une journée de fournaise, une pause dans 800 kilomètres de périple à pieds» Étienne Davodeau/ Futuropolis

«Cette planche relate un moment d’exception de ma balade à travers la France. Elle se situe à l’issue de la traversée du massif central après huit jours de marche en montagne où je mange essentiellement des produits lyophilisés pas très ragoûtants. J’effectue mes premières heures de marche dans la vallée, direction l’Allier, Il fait très chaud, je suis fatigué, et je rentre dans un village où un marché m’offre la vue d’énormes abricots bien juteux. Un miracle totalement anodin et dérisoire qui me procure une espèce d’effets de manque de produits frais. Je m’achète un sac d’une dizaine d’abricots et cherche l’endroit digne de ce mets royal. On parle de dix abricots ! Après quelques heures de marche, soudain je longe une rivière et le moment est là. Il ne se passe pas grand-chose, j’enlève mes chaussures, je pose mon sac, et je mange mes abricots les pieds dans la rivière. Un moment de bien-être et de plénitude absolu. Le bon moment, au bon endroit. Pour moi, cette planche illustre l’éloge de la chose modeste. Au milieu de la France, tout seul, je mange des abricots et cela devient une parenthèse enchantée dans une journée de fournaise, une pause dans 800 kilomètres de périple à pieds. Et je sais que ce moment va constituer un élément important de mon récit. Un moment que je garderai en tête toute ma vie.

Il faut se rendre à l’évidence, nous sommes définitivement liés à cette planète Terre, et il est temps d’en prendre soin » (Étienne Davodeau)

« Au-delà de l’anecdote, j’évoque notre dépendance à la nature, au sol et à la planète, sujet central du livre. Je vais vers Bure où l’on s’apprête à enterrer des déchets hautement toxiques qui seront dangereux pendant des centaines de milliers d’années. J’oppose alors aux déchets nucléaires de Bure ce sachet d’abricots. Et cette rivière salutaire. Pour moi cette opposition fait sens. Quand Elon Musk prétend coloniser Mars, il incarne la consommation ultralibérale au sens le plus carnassier du terme : on a saturé la terre, on est en train de la ruiner et on va partir recommencer ailleurs. Heureusement c’est techniquement infaisable, on n’ira pas. Il faut se rendre à l’évidence, nous sommes définitivement liés à cette planète Terre, et il est temps d’en prendre soin.

Mon but aussi est de traduire la sensation que j’entremêle aux explications plus scientifiques. Ces deux dimensions nourrissent ma volonté. Un mammouth dessiné il y a 22.000 ans, une radioactivité nocive pendant 100.000 ans, le cadeau empoisonné qu’on va laisser aux futures générations à Bure, la marche de 800 kilomètres… Tout cela relève du vertige. Un vertige que je souhaitais appréhender aussi par l’ivresse sensorielle. La marche est à la portée de tous et j’invite les lecteurs à la pratiquer pour retrouver des sensations fondamentales. C’est une sorte de solidarité avec la personne qui a dessiné ce mammouth qui entretenait des relations au confort et à son corps très différentes des nôtres.

Concernant le graphisme, j’ai recomposé dans mon atelier des séquences, des rencontres sur la base de sensations éprouvées, de notes ou de photos que j’avais prises pendant mon périple. Tout un magma qui a formé la matière première de l’ouvrage. Alors certains paysages sont suggérés, ici j’ai créé une planche plus élaborée, plus fourmillante de détails, avec un jeu sur la lumière, évoquant le passage de l’intense clarté associée au cagnard à une ombre fraîche et providentielle. Ainsi, le lecteur peut lui aussi prendre le temps d’explorer la planche… de s’octroyer une pause.»

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Par Aurélia Vertaldi, publié le 16octobre 2021

Image en titre : Dans Le Droit du sol, Étienne Davodeau invite le lecteur à se reconnecter à la nature. Étienne Davodeau/ Futuropolis

https://www.lefigaro.fr/bd/le-droit-du-sol-ou-l-heritage-toxique-des-dechets-nucleaires-20211016