« LE DÉFI CLIMATIQUE EST INFINIMENT PLUS DIFFICILE QUE LA QUESTION DU CHOIX ENTRE RENOUVELABLE ET NUCLÉAIRE »

L’argument d’une industrie nucléaire au service du climat date des années 1950, aux États-Unis. Mais les savants atomistes avaient alors découvert un problème qui dépassait largement la solution qu’ils promouvaient, explique Jean-Baptiste Fressoz dans sa chronique au « Monde ».

Chronique. On lit souvent que le changement climatique aurait été une « divine surprise » pour l’industrie nucléaire, qu’il redorerait le blason d’une technologie vouée aux gémonies après les catastrophes de Three Mile Island (Pennsylvanie, 1979) Tchernobyl (Ukraine, 1986) et Fukushima (Japon, 2011). Pour être tout à fait juste, il faut reconnaître que les savants atomistes des années 1950 qui ont inventé l’énergie atomique ont aussi été les premiers à identifier le problème du réchauffement climatique.

L’histoire commence en 1942, au Met Lab (Metallurgical Laboratory) de l’université de Chicago, où des scientifiques, dirigés par Enrico Fermi (Prix Nobel de physique 1938), mettent au point la première pile atomique. Ils pensent avoir découvert non seulement une source de plutonium pour la bombe, mais aussi la clé du futur énergétique de l’humanité. L’un d’entre eux, Alvin Weinberg, rapporte l’enthousiasme suscité par les premiers calculs de rendement de la surrégénération nucléaire. Comme il le confiera plus tard : « Je devins obsédé par cette idée que tout le futur de l’humanité dépendait du surgénérateur » (The First Nuclear Era. The Life and Times of a Technological Fixer, American Institute of Physics, 1994).

Ce futur est à la fois énergétique – pallier l’épuisement des fossiles – et climatique. Car dès ses premiers pas, l’industrie nucléaire invoque l’argument climatique. En 1953, l’Atomic Energy Commission (AEC) américaine publie un rapport démontrant l’absolue nécessité du nucléaire à l’horizon du siècle (Palmer Cosslett Putnam, Energy in the Future, Van Nostrand). Trois arguments sont avancés : la demande croissante d’énergie, l’épuisement prochain des fossiles, charbon compris, et enfin le réchauffement climatique auquel un chapitre est consacré. La question est grave : si « la consommation d’énergie peut affecter le climat et élever le niveau de la mer nous devons enquêter pour ôter tout doute ».

Un monde à la fois plus chaud et plus radioactif

Et c’est à cette tâche que s’emploient des savants, pour la plupart anciens du Met Lab et toujours financés par l’AEC. Ainsi, en 1953, le physicien canadien Gilbert Plass publie ses premiers articles sur le risque du réchauffement, articles repris par le Washington Post et le New York Times. Harrison Brown, également vétéran du Met Lab, étudie l’évolution du carbone atmosphérique, avec un financement de l’AEC. Toujours en 1953, Charles Keeling commence un postdoc au California Institute of Technology (Caltech) sous sa supervision : d’abord sur un sujet lié à l’énergie atomique (l’extraction de l’uranium du granit), avant de dévier vers l’étude de la dissolution du CO2 dans l’océan, avec les subsides de l’AEC. Il sera, quelques années plus tard, l’auteur de la fameuse « courbe de Keeling », qui retrace l’ascension ininterrompue de la concentration de CO2 dans l’atmosphère.

C’est aussi l’AEC qui finance les recherches déterminantes de Roger Revelle sur l’absorption du CO2 par les océans (dont il découvre d’ailleurs les limites). Si ces savants étudient le CO2 dans l’atmosphère, les océans, la végétation ou les glaces, c’est pour des raisons scientifiques bien sûr, et c’est aussi parce qu’ils disposent d’un nouvel outil : l’analyse isotopique. Mais ces recherches fondamentales servent aussi les projets de nucléaire civil défendus par l’AEC.

Trois quarts de siècle plus tard, le nucléaire ne joue qu’un rôle marginal dans l’énergie mondiale, et aucun surgénérateur n’est en service. La France et le Japon, les pays les plus nucléarisés, n’ont pas vu leurs émissions de CO2 décroître si l’on prend en compte les émissions importées. La production électrique n’est en effet qu’une des sources parmi d’autres du changement climatique, qui incluent aussi et – entre autres – l’agriculture, la production de matériaux et le commerce international. Le défi climatique est infiniment plus difficile que la question du choix entre renouvelable et nucléaire à laquelle on le réduit parfois. Les savants atomistes des années 1950 avaient découvert un problème qui dépassait largement la solution qu’ils promouvaient. Trois quarts de siècle plus tard, l’industrie nucléaire réactive cette promesse. Nous aurons donc un monde à la fois plus chaud et plus radioactif.

Par Jean-Baptiste Fressoz, (Historien, chercheur au CNRS, photo en titre), publié le 8 novembre 2021 à 6h00

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/08/le-defi-climatique-est-infiniment-plus-difficile-que-la-question-du-choix-entre-renouvelable-et-nucleaire_6105114_3232.html