EDF CONTRAINT DE SACRIFIER LA RENTABILITÉ DE SA PRODUCTION NUCLÉAIRE, DÉJÀ AU PLUS BAS

Pour limiter la hausse des factures d’électricité des particuliers et des entreprises en 2022, l’État demande à EDF de vendre davantage de sa production nucléaire au tarif fixe de l’Arenh. Une décision qui va coûter très cher et arrive au plus mauvais moment pour l’entreprise.

Nouvelle série noire dans le nucléaire pour EDF. Les sourires, qui s’étaient affichés chez tous les acteurs de la filière nucléaire début novembre après l’annonce d’Emmanuel Macron sur la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, ont disparu. Même l’intégration de l’atome dans la taxonomie verte européenne ne les a pas ramenés. Alors que la crise des prix de l’énergie profite, pour une fois, à EDF – qui pouvait vendre une partie de sa production électrique au meilleur prix sur les marchés, mi-décembre -, la fête est finie.

Les raisons sont multiples. EDF a annoncé avoir découvert des traces de corrosion sur le réacteur nucléaire numéro 1 de la centrale de Civaux (Vienne) lors d’un contrôle de maintenance préventive. Des défauts similaires ont ensuite été constatés sur le réacteur Civaux 2, puis sur celui de Chooz 2 (Ardennes) et les études sont en cours sur celui de Chooz 1. Ces quatre réacteurs de 1 450 MW, les plus puissants du parc français, sont désormais à l’arrêt pour une durée indéterminée.

Disponibilité du parc au plus bas

Pire, le même défaut vient aussi d’être constaté lors de la visite décennale du réacteur de Penly (Seine-Maritime) de 1 300 MW. En plein hiver, sur les 56 réacteurs nucléaires du parc français, 10 sont à l’arrêt, dont 5 des plus puissants. Et ce, au moment où EDF doit mener son grand carénage, avec de longues visites décennales de six mois pour prolonger les centrales, avec un planning chamboulé à cause de la pandémie.

De quoi expliquer la décision du gouvernement de déplafonner la production des deux dernières centrales à charbon en activité du pays, à Saint-Avold (Moselle) et à Cordemais (Loire-Atlantique). La première fermera définitivement en mars. La deuxième pourra jouer les prolongations en attendant le démarrage de l’EPR de Flamanville (Manche). Une mise en service qu’EDF a encore repoussée de six mois, à fin 2023, avec un nouveau surcoût de 300 millions d’euros.

Production revue à la baisse

Bilan de tous ces aléas : EDF a annoncé jeudi 13 janvier qu’il révisait à la baisse son estimation de production nucléaire pour 2022 à 300-330 TWh, contre 330-360 TWh prévus. Il y a dix ans, la même production atteignait les 420 TWh ! Or, le même jour, le gouvernement français a demandé « d’augmenter à titre exceptionnel de 20 TWh le volume d’Arenh » qui sera livré entre le 1er avril et le 31 décembre 2022, « afin que l’ensemble des consommateurs bénéficie de la compétitivité du parc électronucléaire français ». De quoi permettre à l’exécutif de tenir son engagement de contenir la hausse des prix de l’électricité à 4% cette année, et d’alléger un peu les factures d’énergie des entreprises.

Le tarif Arenh, pour Accès régulé à l’électricité nucléaire historique, a été créé en 2010 pour accompagner la libéralisation du marché. Il oblige EDF à vendre jusqu’en 2025, aux fournisseurs d’électricité concurrents qui le demandent, 100 TWh de son électricité nucléaire au tarif de 42 euros le MWh. Il doit aussi fournir au même tarif les opérateurs du réseau – RTE principalement – pour compenser les pertes sur les lignes haute tension, soit pour 2022, 26 TWh de plus. Avec les 20 TWh ajoutés par le gouvernement, ce sont 150 TWh qui sont concernés… Soit quasiment la moitié de la production nucléaire d’EDF prévue en 2022 pour la fourchette basse.

Pour limiter un peu l’impact de cette décision, le prix de ces volumes additionnels d’Arenh sera révisé… à 46,2 euros du MWh. Les détails du nouveau dispositif ne sont pas encore précisés, mais ces volumes seront accessibles à tous les consommateurs, particuliers, collectivités comme professionnels, via leur fournisseur, indique le gouvernement. Ces derniers devront répercuter intégralement l’avantage retiré au bénéfice des consommateurs. C’est la Commission de régulation de l’énergie (CRE) qui devra le vérifier.

Bonne nouvelle pour les entreprises… Pas pour EDF

Pour les entreprises, « c’est une très bonne nouvelle », estime Jean-Sébastien Degouve, président du courtier Opéra Énergie. Avec l’envolée des prix de l’énergie, ce dernier s’apprête à « annoncer à ses clients des augmentations de leur facture pour cet hiver allant de 40% à 100% » ! À ce stade, impossible de mesurer toutefois l’effet de la mesure sur ces hausses. « Les fournisseurs ont acheté leur électricité au prix fort en décembre, lorsqu’ils ont eu leur volume d’Arenh écrêté de 37%. Tout dépendra de la façon dont ils vont revendre l’électricité supplémentaire, dont ils vont hériter à partir d’avril », considère le spécialiste. Pour mémoire, les demandes d’Arenh auprès de la CRE pour 2022 s’élevaient à 160,36 TWh, formulées par 81 fournisseurs – dont de très gros consommateurs, comme la SNCF organisée en fournisseur -, mais hors fourniture de pertes et hors filiales d’EDF.

Sans surprise, la nouvelle est évidemment beaucoup moins bonne pour EDF. Ce dernier estime que l’impact sur son Ebitda des mesures annoncées par le gouvernement, sera de 8,4 milliards d’euros, sur la base des prix de marché au 31 décembre 2021, et à environ 7,7 milliards d’euros sur la base des prix de marché au 12 janvier 2022 – dont environ 3 milliards d’euros dus aux 20 TWh supplémentaires d’Arenh, selon l’expert d’Opéra Énergie. Même si le gouvernement s’engage à aider EDF par la suite, cette opération viendra encore plomber son bilan, qui s’annonçait déjà au plus bas à cause de la faible disponibilité du parc nucléaire.

Par publié le 14 Janvier 2022 à 13h52

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