« NI SON ORGANISATION NI SES FINANCES NE PERMETTENT À EDF DE RELEVER TOUS LES DÉFIS QUI LUI SONT POSÉS »

Assurer la sécurité énergétique du pays, porter le savoir-faire français à l’international, produire toujours plus vert et servir de financeur de dernier recours : EDF est soumis à des injonctions politiques contradictoires, souligne dans sa chronique Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde ».

Chronique. Avouons-le, on n’aimerait pas être à la place du PDG d’EDF. Aux commandes du géant de l’énergie depuis 2014, Jean-Bernard Lévy n’est pas du genre à se laisser tordre le bras sans se battre. Mais après d’âpres négociations, l’État actionnaire (à 83,9 %) a fini par lui imposer ses vues : dans le cadre du mécanisme d’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh), imposé par Bruxelles en 2011 au nom de la concurrence, il devra vendre à ses concurrents – à prix soldé, c’est de saison – 20 % de courant de plus que d’ordinaire.

En se payant sur la bête pour financer son « bouclier tarifaire », le gouvernement évite une flambée de 35 % des tarifs des consommateurs, qui ferait désordre à trois mois de l’élection présidentielle.

L’État a payé son écot en réduisant à presque rien la taxe sur l’électricité, une perte de recettes de 8 milliards d’euros noyée dans le déficit budgétaire. Pour EDF, l’injonction du gouvernement est douloureuse et défie le bon sens économique : il achètera de l’électricité jusqu’à 300 euros le mégawattheure (MWh) pour la revendre 46,20 euros à ses concurrents Engie, TotalEnergies ou Eni. L’annonce a eu un effet immédiat, amplifié par les défaillances techniques sur plusieurs centrales : le titre a plongé de 15 % en Bourse, vendredi 14 janvier, détruisant plus de 5 milliards d’euros de valeur. Et l’opération se soldera par une baisse de l’excédent brut d’exploitation de l’ordre de 8 milliards en 2022.

L’Arenh oblige ni plus ni moins EDF à aider ses concurrents quand les cours de l’électricité s’envolent, entravant ses investissements et creusant sa dette. C’est un « poison » qui risque de tuer l’entreprise, dénonce M. Lévy depuis des années. En vain.

Peu de patrons de sociétés publiques sont aussi soumis que lui aux oukases de l’Élysée, de Matignon et de Bercy, ni aussi exposés aux aléas politiques. Cet interventionnisme s’est renforcé au cours des dernières années, l’État faisant tour à tour de la « Fée électricité » le sauveteur de la filière nucléaire et une vache à lait.

Mise en scène politique

En 2016, l’État avait dû voler au secours d’un secteur qui s’en allait à vau-l’eau. Il avait souscrit aux trois quarts à l’augmentation de capital de 4 milliards d’euros d’EDF. Mais M. Lévy avait été prié de reprendre la fabrication des réacteurs d’Areva, en quasi-faillite et lui aussi recapitalisé à hauteur de 5 milliards.

L’intégration d’Areva NP, rebaptisé « Framatome », a changé le profil d’EDF : à ses métiers historiques d’architecte ensemblier de centrales et de producteur d’électricité, il a ajouté celui d’industriel manufacturier. Imagine-t-on demander à Air France-KLM, déjà mal en point, de racheter le motoriste Safran ? Ou à la SNCF, pas très en forme, de reprendre les TGV d’Alstom ?

Le gouvernement lui réclame un nouvel effort : le rachat, pour plus de 1 milliard d’euros, des turbines Arabelle équipant les centrales nucléaires françaises et celles d’autres pays. Cet actif stratégique avait été cédé en 2014 à l’américain General Electric (GE) avec l’ensemble du pôle énergie d’Alstom. Une vente validée par le président François Hollande et son ministre de l’économie, Emmanuel Macron, mais très contestée à droite et à gauche. Le chef de l’État annoncera prochainement le retour de ce fleuron dans le giron national, avec une probable mise en scène politique pour l’ériger en symbole de la reconquête industrielle et se racheter de la calamiteuse opération Alstom-GE.

Macron va quand même donner satisfaction à M. Lévy sur un point : la construction de trois paires de réacteurs EPR à Penly (Seine-Maritime), Gravelines (Nord) et dans la vallée du Rhône. Ce nouveau programme nucléaire, estimé à environ 50 milliards d’euros, pourrait être symboliquement annoncé à Belfort, peut-être en même temps que la reprise de la filiale de GE. Mais EDF traîne une dette de 41 milliards et ne pourra le financer seul. Que l’Europe facilite ses investissements en inscrivant le nucléaire dans sa « taxonomie verte » des énergies concourant à la lutte contre le réchauffement climatique allégera le fardeau ; EDF devra néanmoins faire appel à des fonds publics ou privés.

Flambée des prix

Car à ce projet s’en ajoutent d’autres, qui mettent EDF devant un mur d’investissements : prolongation du parc nucléaire vieillissant, fin du chantier ruineux de l’EPR de Flamanville (Manche), poursuite de la construction des EPR d’Hinkley Point – et lancement de deux autres – au Royaume-Uni, démantèlement des réacteurs arrêtés (en grande partie provisionné). Il doit encore mettre les bouchées doubles dans l’éolien et le solaire pour respecter la trajectoire bas carbone de la France. Quant à sa filiale Enedis, elle a prévu d’investir 69 milliards sur quinze ans pour moderniser et numériser le réseau de distribution.

Le gouvernement n’a pas trouvé d’autre solution à la flambée des prix de l’électricité que de charger un peu plus la barque de l’opérateur historique, qui produit pourtant le courant le moins émetteur de CO2 d’Europe et l’un des moins chers !

Hollande, qui avait nommé M. Lévy fin 2014, reconnaissait, dans Les Echos (4 juin 2021), que ce patron au cuir épais « subit toutes les injonctions contradictoires infligées à EDF » : assurer la sécurité énergétique du pays, porter la filière nucléaire à l’international, produire toujours plus vert, jouer à un jeu de construction industriel et servir de financeur de dernier recours.

Jusqu’à quand ? Ni son organisation ni ses finances ne permettent à EDF de relever tous ces défis. Face à l’hostilité des syndicats et aux exigences de Bruxelles, M. Macron avait remisé le projet Hercule élaboré en 2018-2021 – trop explosif à l’approche du scrutin présidentiel. Le statu quo n’est plus permis. La renationalisation de l’activité nucléaire et l’ouverture des énergies renouvelables à des capitaux privés vont revenir dans le débat et susciter la polémique durant la campagne. Comme une probable recapitalisation. Le sauvetage d’EDF s’imposera comme l’un des grands chantiers industriels du début du prochain quinquennat

Par Jean-Michel Bezat, publié le 17 janvier 2022

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/01/17/l-etat-fait-tour-a-tour-de-la-fee-electricite-le-sauveteur-de-la-filiere-nucleaire-et-une-vache-a-lait_6109743_3232.html