« LA POURSUITE DE FONCTIONNEMENT DES RÉACTEURS NUCLÉAIRES D’EDF NE DOIT PAS ÊTRE LA VARIABLE D’AJUSTEMENT DE LA POLITIQUE ÉNERGÉTIQUE FRANÇAISE »

Dans un entretien au « Monde », Bernard Doroszczuk, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire, alerte quant à l’absence de marges en matière de sécurité d’approvisionnement électrique.

D’abord, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), Bernard Doroszczuk, tient à souligner un point rassurant. Malgré les complications dues à la crise sanitaire, « le niveau de sûreté nucléaire et de radioprotection a été tout à fait satisfaisant en 2021, affirme-t-il en préambule de son entretien au Monde. Notamment la conduite des quatrièmes visites décennales des réacteurs les plus anciens ». Le « gendarme » du nucléaire français met cependant en garde contre « une double fragilité inédite » : à la fois pour les réacteurs, mais aussi pour les installations qui fabriquent, retraitent ou valorisent le combustible.

Pour 2022, EDF s’attend à produire de l’électricité nucléaire à un niveau historiquement bas depuis au moins trente ans. Pourquoi ?

Un certain nombre d’éléments étaient tout à fait prévisibles : le réacteur EPR de Flamanville [Manche] n’est pas en service ; les deux réacteurs de Fessenheim [Haut-Rhin] sont fermés [depuis 2020] ; et l’hiver 2021-2022, encore davantage que le précédent, est marqué par les travaux du grand carénage et les visites décennales qui impliquent des mises à l’arrêt plus longues de certains réacteurs. La crise sanitaire, et notamment le premier confinement, a aussi eu des répercussions en cascade sur le calendrier des arrêts. Elle a réduit les marges de disponibilité en hiver.

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À ces difficultés identifiées s’est ajoutée, depuis décembre 2021, une indisponibilité de quatre réacteurs liée à la découverte d’un aléa tout à fait inattendu de corrosion sur un circuit important pour la sûreté, le circuit d’injection de sécurité. Cette anomalie a conduit EDF, de façon tout à fait responsable, à mettre à l’arrêt quatre réacteurs [ainsi qu’un autre au moins, à Penly (Seine-Maritime), en janvier].

Cette accumulation d’événements mène à la situation que nous redoutions : une tension sur le système électrique qui pourrait mettre des décisions de sûreté en concurrence avec des décisions de sécurité électrique. L’ASN a maintes fois exprimé le besoin de maintenir des marges dans le dimensionnement du système électrique et des installations, pour pouvoir faire face à des aléas. Or, aujourd’hui, il n’y a pas de marge !

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Dans ce contexte, vous paraît-il possible de mettre à l’arrêt douze réacteurs supplémentaires d’ici à 2035, comme le prévoit la feuille de route énergétique ?

Compte tenu du développement prévisible des usages électriques dans les prochaines années, la situation actuelle de tension devrait conduire le gouvernement à se réinterroger sur ce choix, sauf impératif de sûreté. Ce choix devrait être dûment pesé au regard de prévisions réalistes de mise en service, d’ici à 2035, de nouveaux moyens de production, quels qu’ils soient, pour pouvoir conserver des marges pour la sûreté dans le système électrique.

En parallèle à cette réflexion que devrait mener le gouvernement, EDF doit travailler à démontrer la capacité de chacun des réacteurs les plus anciens à poursuivre son fonctionnement au-delà de cinquante ans. Dans le cadre du quatrième réexamen des réacteurs de 900 mégawatts, l’entreprise n’a justifié la poursuite d’exploitation que de quarante à cinquante ans. Il est fondamental qu’EDF engage dès à présent ses travaux de justification, et éventuellement de recherche. Il ne faudrait pas que, faute d’une anticipation suffisante, la poursuite de fonctionnement des réacteurs résulte d’une décision subie au regard des besoins électriques, ou hasardeuse en matière de sûreté. La prolongation d’exploitation ne doit pas être la variable d’ajustement d’une politique énergétique qui aurait été mal calibrée.

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De nombreux scénarios de transition énergétique s’appuient sur une prolongation de la durée de vie des réacteurs au-delà de cinquante ans…

L’un des six scénarios présentés par le gestionnaire du Réseau de transport d’électricité, notamment, envisage un mix énergétique avec une part d’électricité nucléaire proche de 50 % en 2050. Ce scénario repose à la fois sur un programme ambitieux en matière de nouveau nucléaire et sur le fonctionnement de certains réacteurs au-delà de soixante ans, et quasiment la prolongation de l’essentiel des réacteurs actuels jusqu’à soixante ans. Ce que nous disons, c’est que ce scénario repose sur des hypothèses structurantes qui ne sont pas justifiées à ce stade. Il présente donc le risque d’engager le système électrique dans une impasse, dans le cas où le nombre de réacteurs aptes à fonctionner jusqu’à soixante ans ou au-delà serait insuffisant et ne serait connu que tardivement.

La filière nucléaire semble-t-elle prête à répondre au défi de la construction de nouveaux réacteurs ?

Les nouvelles perspectives de politique énergétique, notamment si elles s’appuient sur une composante nucléaire, supposeront un effort industriel considérable. Pour faire face aux nouveaux projets, aux opérations de démantèlement et aux travaux sur le parc actuel, les entreprises de la filière estiment qu’elles auront besoin de renforcer les compétences d’exécution dans de nombreux domaines. Elles prévoient le recrutement de l’ordre de 4 000 ingénieurs par an. C’est considérable ! Nous insistons sur ce point parce que la qualité de la conception, de la fabrication et du contrôle des installations constitue le premier niveau de sûreté.

Relancer le nucléaire aura aussi des conséquences en matière de gestion des déchets…

Faire le choix du nucléaire pendant encore soixante ans, voire quatre-vingts ans, doit s’accompagner d’une politique exemplaire en matière de gestion des déchets. Aujourd’hui, un certain nombre de solutions permettant de gérer les déchets nucléaires sont sur la table, mais elles n’ont pas encore fait l’objet de décisions. Il ne faut pas procrastiner, il est temps de prendre des décisions. Autoriser la création du centre d’enfouissement de Cigéo à Bure [Meuse], cela demande une décision politique. Sinon, dans les quinze à vingt ans qui viennent, il n’y aura aucune solution de gestion pérenne.

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EDF a annoncé un nouveau retard pour la mise en service de l’EPR de Flamanville. Comment expliquer que le calendrier de réparation des soudures n’ait pas été tenu ?

Le chantier est complexe et EDF prend énormément de précautions ; nous constatons d’ailleurs plutôt un niveau de qualité très élevé sur ce qui a été refait. Mais il y a beaucoup plus de soudures à reprendre que ce qu’EDF imaginait au début : sur une centaine à réparer, seule une vingtaine ont été totalement refaites. L’objectif de terminer d’ici au mois d’avril n’était pas réaliste. Et il n’y a pas que les soudures ! D’autres sujets n’ont pas encore été résolus, alors qu’ils sont sur la table depuis des années : le fonctionnement des soupapes ou encore le colmatage des filtres du réservoir d’eau interne en cas d’accident.

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Quel bilan peut-on tirer de l’incident qui a eu lieu sur l’EPR de Taishan, en Chine ?

L’analyse n’est pas terminée, mais nous comprenons qu’il y a un phénomène d’usure mécanique des assemblages lié à des vibrations, ainsi que des sujets liés à l’hydraulique spécifique de la cuve de l’EPR. Nous attendons que le retour d’expérience soit totalement tiré par EDF avant de nous prononcer sur les propositions que l’entreprise nous fera.

Dans votre bilan pour 2021, vous relevez aussi une fragilité des installations du cycle combustible. De quoi s’agit-il ?

Cette fragilité est sans précédent. D’abord, il y a eu la confirmation en 2021 que la piscine centralisée pour l’entreposage des combustibles usés, prévue par EDF sur le site de La Hague [Manche], ne serait disponible qu’en 2034. Ce retard imputable à EDF, alors que la saturation des piscines était identifiée depuis 2010 comme devant intervenir à l’horizon 2030, va obliger les exploitants à mettre en place des solutions transitoires.

Ensuite, la société Orano [ex-Areva] rencontre des difficultés avec son usine Melox de fabrication du MOX [un combustible composé de plutonium et d’uranium appauvri], qui fonctionne à mi-capacité et produit beaucoup de rebuts. Cela oblige Orano à entreposer ces rebuts de manière plus importante que prévu, et les capacités d’entreposage seront saturées dès le premier semestre 2022.

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La troisième difficulté est liée au développement d’une corrosion plus rapide qu’envisagé par Orano sur les évaporateurs de l’usine de retraitement de La Hague, dont ils sont un élément fondamental. Si ces trois éléments venaient à s’aggraver, cela aurait non seulement des répercussions sur la marge à saturation des piscines de La Hague, mais aussi, à terme, sur le fonctionnement des réacteurs eux-mêmes.

Par Perrine Mouterde et Adrien Pécout, publié le 19 janvier 2022 à 11h33, mis à jour à 15h53

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