« VOULOIR REPARTIR POUR UN NOUVEAU ROUND NUCLÉAIRE ENGAGE TRÈS LOURDEMENT NOTRE AVENIR »

Tribune : Corinne Lepage, ancienne ministre de l’environnement, avocate

L’avocate et ancienne ministre de l’environnement Corinne Lepage analyse, dans une tribune au « Monde », les conséquences de « l’addiction au nucléaire » qui, selon elle, fragilise la France au sein de l’Union européenne, freine le développement des énergies renouvelables et pèse sur le porte-monnaie des Français.

La volonté acharnée du gouvernement et d’une large partie de la classe politique à soutenir, quel qu’en soit le coût et quelles qu’en soient les conséquences, la priorité absolue donnée au nucléaire n’est évidemment pas neutre. Que l’énergie nucléaire soit faiblement émettrice de gaz à effet de serre est une réalité. Pour autant, on constate que la plupart des autres pays européens ont abandonné cette énergie et qu’elle reste très marginale dans les pays qui y ont recours, la Chine en particulier. Le sujet mérite donc d’être longuement réfléchi car il engage très lourdement notre avenir industriel, économique, financier et même sociétal.

Il faut comprendre que cette énergie est aujourd’hui, et demain plus encore, la plus chère. Depuis dix ans, nous sommes nombreux à avoir alerté sur le coût considérable – 100 milliards d’euros selon la Cour des comptes (selon un rapport de février 2016) – de la mise à niveau et maintenance de nos centrales nucléaires. À cela viennent s’ajouter les coûts astronomiques de développement du réacteur nucléaire EPR de troisième génération de Flamanville (Manche), et ceux de la construction de deux réacteurs à Hinkley Point, au Royaume-Uni. Avec un risque financier qui a entraîné, en 2016, la démission du directeur financier d’EDF, M. Piquemal [qui proposait alors un report du lancement du projet et n’avait pas été entendu].

Bataille autour de la taxonomie

C’est la raison pour laquelle EDF a impérativement besoin du soutien de l’État, puis des fonds européens, d’où la bataille autour de la taxonomie [qui désigne la classification des activités économiques en fonction de leur empreinte écologique], bataille destinée à faire reconnaître comme « verts » les investissements dans le nucléaire.

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Il n’est pas besoin de disposer d’un doctorat d’État en droit pour lire les critères de l’investissement durable et constater qu’à l’évidence le nucléaire n’y satisfait pas. De même, classer le nucléaire dans la catégorie des investissements de transition – proposée par la Commission européenne – n’est guère plus satisfaisant. Car on ne peut admettre que soit transitoire un investissement qui verrait le jour entre 2040 et 2050 pour se poursuivre au-delà de 2100.

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La volonté manifeste de la France de tordre le cou aux règles de la taxonomie pour y faire entrer de force le nucléaire met en péril cette classification elle-même, voire la cohésion de l’Union européenne. En effet, les experts qui l’ont mise en place sont globalement très opposés à ce non-respect des critères de base.

Soutiens polonais et hongrois

Quant à l’opposition de l’Allemagne, de l’Autriche et d’un certain nombre d’autres pays du nord de l’Europe, mais également du sud (à l’exception de l’Italie), elle est très préoccupante. D’autant plus que la France est soutenue par des États dont les gouvernements nationalistes posent problème aujourd’hui en Europe, à commencer par la Pologne et la Hongrie. Ce choix français va se traduire obligatoirement par de grandes difficultés dans le cadre de la présidence française car, lorsqu’un pays exige une politique que les autres ne souhaitent pas, celui-ci doit nécessairement accepter des compromis dans d’autres domaines, essentiels pour lui. La question qui se pose est donc celle de savoir si le jeu en vaut vraiment la chandelle.

Les très grandes difficultés que connaît aujourd’hui le réseau électrique français trouvent leur source unique dans l’addiction au nucléaire. C’est ce qui a conduit, en France, à généraliser le chauffage électrique pour assurer la vente de l’électricité produite par les centrales nucléaires. La thermosensibilité du budget énergétique de la France représente à elle seule la moitié de celle des autres pays européens. Cela explique l’importance des besoins en cas de refroidissement, l’hiver, et la dépendance de la France à un marché européen dans lequel le mégawattheure (MWh) est cher en cette période de l’année.

Un parc vieillissant

L’addiction au nucléaire a conduit à opposer un mur réglementaire, financier, fiscal au développement des énergies renouvelables en France, à l’origine de la situation catastrophique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. La Commission de régulation de l’énergie, pourtant farouche défenseuse du nucléaire, a tiré la sonnette d’alarme et a réclamé un développement massif des renouvelables. Notre parc est très faible et incapable de suppléer la baisse de la production nucléaire, ce qui est normal puisque la politique a été pensée pour cela.

Enfin, et peut-être surtout, le vieillissement du parc et l’insuffisance massive des investissements réalisés depuis la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2011, conduisent à l’arrêt, pour des raisons évidentes de sécurité, du quart des centrales nucléaires françaises. Certains pourraient dire qu’il s’agit d’une situation transitoire et que la mise aux normes va s’effectuer. Peut-être, mais les défauts relevés dans les centrales de Chooz (Ardennes) et Civaux (Vienne) [dont EDF a annoncé, le 15 décembre 2021, l’arrêt provisoire après la découverte d’un défaut de soudure] sont systémiques ; les centrales du Tricastin (Drôme), et du Bugey (Ain) sont plus que vieillissantes et les effets du réchauffement climatique sont à venir. Les déclarations du président de l’Autorité de sûreté nucléaire, Bernard Doroszczuk, dans un entretien au Monde (le 19 janvier), qui confirment ce qui précède, sont très inquiétantes, dans la mesure où il craint que la sécurité soit mise à mal pour des besoins d’approvisionnement.

Le fonctionnement de certaines centrales, et surtout leur refroidissement, dépendent de cours d’eau, qui non seulement se réchauffent, mais de surcroît se raréfient. Et que dire des installations en bord de mer, soumises à l’érosion côtière et à la montée des eaux que nous allons connaître ?

Dans ces conditions, vouloir repartir pour un nouveau round nucléaire avec une énergie dont le coût de revient du kilowattheure sera très supérieur à celui du kilowattheure solaire ou éolien est très problématique. Soit il sera pris en charge par l’usager, qui verra augmenter sa facture, soit c’est l’État qui paiera, et donc le contribuable. Ce seront probablement les deux. Une équation d’autant plus délicate que le développement des énergies renouvelables, grâce à l’autoconsommation collective qui se met timidement en place en France, va réduire les coûts de transport de manière drastique et changer les habitudes de consommation.

Tous ces sujets sont majeurs pour notre pays, pour notre avenir et pour l’Europe. Ils mériteraient d’être mis sur la table en sortant des anathèmes, des partis pris irrationnels et du manque de vision à moyen et long terme.

Par Corinne Lepage, avocate. Elle a été ministre de l’environnement de 1995 à 1997 et préside le mouvement politique CAP 21-Le Rassemblement citoyen.

Publié le 20 janvier 2022 à 05h45, mis à jour à 08h26

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