« PAROLES DE LECTEURS » – LA DISSUASION NUCLÉAIRE N’EST PAS UN DÉTAIL

Billet de blog : « Les millénaires qui séparent l’invention de l’arc et celle de la poudre à canon ne représentent que peu de choses face au gouffre ouvert par l’arme atomique, analyse Paul Denis. […] Dès lors que des grandes puissances sont impliquées, la guerre est prise dans le corset du verrou nucléaire. Ce verrou est celui d’une porte qu’il faut garder fermée à tout prix. »

Comme tout le monde, je suis horrifié par les souffrances infligées au peuple ukrainien. Les États européens doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour lui apporter un soutien humanitaire. Mais certains commentateurs de la situation actuelle, peut-être emportés par leur indignation face à cette invasion, qui paraît effectivement d’un autre temps, se demandent ce qu’attendent les Occidentaux pour engager leurs forces contre l’avancée russe, et se lamentent presque de l’absence de riposte militaire. Ils semblent oublier par-là ce « détail » qu’est la dissuasion nucléaire.

À les entendre, l’arsenal nucléaire russe (et donc, par extension nécessaire, les arsenaux nucléaires mondiaux) n’est qu’un argument ; ils ne l’évoquent qu’en tant qu’effet rhétorique agité par le Kremlin, pour oublier immédiatement après son existence. La menace qu’il représente ne serait que virtuelle. Des armes de papier, rien de plus que des mots.

Il faut associer à ces mots quelques faits concrets. Pour le seul bombardement d’Hiroshima, les pertes humaines sont estimées entre 70 000 et plus de 200 000 personnes. La bombe larguée sur la ville disposait d’une puissance de 15 kilotonnes (kt). Pour comparaison, les ogives emportées par les missiles ASMP de la force aérienne stratégique française disposent d’une puissance estimée à 300 kt.

Les missiles balistiques actuels, quant à eux, emportent chacun plusieurs têtes nucléaires. Le missile balistique français M51 peut en déployer dix de 100 kt chacune. Héritier de la course aux armements dans laquelle était lancée l’Union soviétique, l’arsenal nucléaire russe bouscule à nouveau les ordres de grandeur. Le missile RS-28 Sarmat emporterait, d’après les déclarations de l’armée russe, une puissance cumulée de 50 mégatonnes (mt), soit dix ogives de 5 mt chacune. C’est plus de 330 fois la puissance de la bombe larguée sur Hiroshima.

Mais les mathématiques n’aident pas forcément à sortir du virtuel, de l’abstraction, et à donner à cette menace un contenu concret, à l’inscrire dans une relation de cause à effet. Ces commentateurs connaissent-ils les effets d’une explosion atomique sur une ville ? Un immeuble ? Un être humain ? Ont-ils idée de ce que plusieurs centaines de détonations quasi-simultanées entraîneraient comme conséquences planétaires ? Peut-on simplement se représenter le pouvoir destructeur des engins thermonucléaires, qui – les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki n’étaient que des bombes à fission – n’ont jamais été employés contre des cibles réelles ?

À plusieurs reprises, la situation actuelle a été comparée à celle de l’Europe des accords de Munich. Le thème de la lâcheté, voire de la trahison, est récurrent. Mais le simple fait que cette comparaison ait été faite démontre une incompréhension profonde des enjeux présents. La forme prise par l’invasion russe, avec colonnes blindées et artillerie, paraît certes fort traditionnelle. Mais chaque mot, chaque action et chaque engagement y sont constamment mesurés sur la terrible échelle de la dissuasion. L’« escalade » ne signifie pas dans ce contexte un simple regain de violence. Elle est ici synonyme de la fin absolue.

Faut-il le rappeler : Hitler ne disposait pas de plusieurs milliers d’ogives nucléaires. Il n’en avait pas une seule. L’État nazi ne disposait que d’une armée conventionnelle, qui pouvait être battue et qui, malgré ses succès initiaux, l’a effectivement été. L’attentisme initial de la France et de l’Angleterre face à son expansion était effectivement déplorable. Les accords de Munich ont été d’une lâcheté dramatique, et l’invasion de la Pologne aurait dû être la dernière pour Hitler : l’offensive de la Sarre, si elle n’avait pas été interrompue si brusquement, aurait probablement pu changer le cours de l’histoire.

Mais tout cela n’est encore que de la discussion, celle des habitants d’une région pacifiée pouvant se permettre des considérations stratégiques a posteriori, qui n’imaginent pas l’ampleur du traumatisme que fut la première guerre mondiale, dont le souvenir a été déterminant dans le refus d’entrer en guerre contre Hitler (nous qui trouvons insupportable les milliers de victimes en Ukraine, pouvons-nous seulement nous représenter ce que sont des millions de morts ?).

Les huit décennies qui nous éloignent des accords de Munich sont en vérité des siècles. Les millénaires qui séparent l’invention de l’arc et celle de la poudre à canon ne représentent encore que peu de choses face au gouffre ouvert par l’arme atomique. Günther Anders parlait d’un « saut dans l’absolu ».

Certains appellent à une réaction « musclée », pour ne pas reproduire l’humiliation de Munich et la catastrophe qui s’en est suivie. Mais les règles du jeu ont changé depuis l’époque du casque Adrian et des bandes molletières. Dès lors que des grandes puissances sont impliquées, la guerre est prise dans le corset du verrou nucléaire. Ce verrou est celui d’une porte qu’il faut garder fermée à tout prix.

Aussi confuse qu’elle puisse paraître, la guerre a ses règles. Poutine et ses états-majors ont choisi l’Ukraine parce qu’elle échappe au périmètre de la dissuasion. En ouvrant les hostilités, ils avaient anticipé les réactions possibles du camp occidental  et accepté leurs conséquences. Les sanctions économiques et l’aide matérielle à l’Ukraine étaient à prévoir : elles sont de ces mesures que peut prendre un État sans devenir belligérant.

Ce ne serait pas le cas de toute intervention directe contre les forces russes. Nous avons oublié ce qu’est la guerre et sommes frappés de stupeur devant la douleur du peuple ukrainien. Mais l’horreur des roquettes et des obus ne doit pas occulter celle de la menace nucléaire. Son existence doit être rappelée à chaque instant, et appelle la prudence absolue.

Il est assez convenu de citer Albert Einstein, à qui beaucoup de gens font dire beaucoup de choses. Mais il est souvent omis que le physicien, qui n’a jamais participé au projet Manhattan, a milité activement pour le désarmement nucléaire mondial, bien placé qu’il était pour comprendre la menace posée par ces armes : « La puissance déchaînée de l’atome a tout changé, sauf nos modes de pensée, et nous glissons ainsi vers une catastrophe sans précédent. »

Par Paul Denis, Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), publié le 11 avril 2022 à 18h52

Photos en titre : Images des champignons atomiques à Hiroshima (à gauche) et Nagasaki (à droite). (vues sur Wikipédia)

https://www.lemonde.fr/blog-mediateur/article/2022/04/11/paroles-de-lecteurs-la-dissuasion-nucleaire-n-est-pas-un-detail_6121713_5334984.html