PANNES EN SÉRIE, NOUVEAUX RÉACTEURS… L’ASN RÉCLAME UN « PLAN MARSHALL » DU NUCLÉAIRE

Devant les parlementaires le président de l’Autorité de sûreté nucléaire a averti que les problèmes techniques des centrales et le futur de la filière ont urgemment besoin de moyens humains et financiers considérables.

Un « Plan Marshall » du nucléaire, à hauteur des défis — projet de construction de nouveaux réacteurs — et déboires — problèmes de corrosion… — auxquels est confrontée la filière. C’est ce qu’a réclamé le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), Bernard Doroszczuk, lors de la présentation du rapport 2021 sur la sûreté nucléaire et la radioprotection, mardi 17 mai devant les députés et sénateurs de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques.

Des 380 pages de ce copieux document, Bernard Doroszczuk tire deux enseignements : les « fragilités industrielles qui touchent les installations nucléaires » et « le débat qui s’est installé sur le choix de politique énergétique et la place du nucléaire dans ces choix » — et notamment le projet de construction d’au moins six nouveaux réacteurs nucléaires de type EPR annoncé en février par Emmanuel Macron. Sur ces deux points, les moyens humains et financiers à mobiliser s’annoncent considérables, a-t-il alerté.

« Ces fissures constituent un événement sérieux et inédit pour le parc français »

Arrêtons-nous d’abord sur les « fragilités industrielles » rencontrées par la filière fin 2021 et début 2022. La première et la plus visible est le problème de corrosion sous contrainte détecté les circuits d’injection de sûreté et/ou refroidissement à l’arrêt d’une dizaine de réacteurs, qui tient EDF en haleine depuis la fin de l’année 2021. « Ces fissures constituent un événement sérieux et inédit pour le parc français. Elles conduiront à un programme de contrôle et de réparation de grande ampleur » qui pourrait s’étaler sur plusieurs années, a indiqué M. Doroszczuk. Pour l’heure, douze réacteurs — quatre de 1 450 mégawatts (MW), cinq de 1 300 MW et trois de 900 MW ont été mis à l’arrêt ou ont vu leurs arrêts prolongés pour des contrôles liés à cette anomalie. EDF a déjà expertisé une trentaine de soudures et devrait en inspecter 105 supplémentaires d’ici l’été.

Le groupe travaille également à une technique de contrôle des tuyauteries par ultrasons, qui devrait être disponible au cours du deuxième semestre 2022, a rapporté le président de l’ASN. Et les premières conclusions sont préoccupantes, puisque ces corrosions ne seraient pas « accidentelles », liées à un problème de soudure ou de pilotage de la centrale, mais bel et bien conceptuelles — elles rentreraient alors dans la catégorie des défauts dits « génériques », bêtes noires des exploitants puisqu’ils sont susceptibles d’affecter l’ensemble du parc.

Les réacteurs récents n’échappent pas aux problèmes

« La cause prépondérante serait une géométrie des lignes différente entre les réacteurs de 900 MW — design américain Westinghouse — et ceux de 1 300 et de 1 450 MW — design francisé, a ainsi annoncé M. Doroszczuk. Ce ne serait pas lié à un problème de vieillissement, puisque les réacteurs les plus récents sont aussi les plus affectés. Et la réalisation des soudures apparaît aujourd’hui comme une cause de second ordre par rapport à ce problème de géométrie des lignes. » À noter que rien n’a été dit sur le risque qu’un tel design défectueux ait été reproduit sur les modèles EPR de Flamanville, Olkiluoto, Taishan et Hinkley Point, ou sur le modèle EPR2 en cours d’élaboration pour les constructions à venir.

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Par ailleurs, « une série d’événements » est venue « fragiliser » le cycle, c’est-à-dire la chaîne d’installations industrielles chargées de la fabrication du combustible nucléaire et de son retraitement. Parmi eux, les déboires de l’usine Melox : le nouveau procédé de fabrication qui a été adopté a entraîné une explosion du volume des rebuts, qui pourrait conduire à la saturation des capacités d’entreposage du plutonium d’ici la fin de l’année. Ou encore la corrosion accélérée des évaporateurs de l’usine de retraitement de La Hague, qui menace la poursuite du retraitement du combustible nucléaire usé et pourrait accélérer la saturation des piscines d’entreposage du combustible usé de La Hague — laquelle devrait intervenir, au mieux, dès 2030.

Un projet de nouvelle piscine est bien envisagé à l’usine de La Hague, mais qui a pris du retard et ne devrait être disponible qu’en 2034. « Une solution provisoire a bien été trouvée de densification des bassins existants, mais les bassins sont anciens et n’ont pas la même résistance aux séismes ni aux agressions extérieures que le nouveau bassin semi-enterré conçu pour durer cent ans », a déploré M. Doroszczuk. Qui alerte : ces pannes pourraient, « par ricochet et de manière systémique, fragiliser le fonctionnement des centrales nucléaires dans la mesure où elles ne pourraient plus évacuer les combustibles nucléaires usés de leurs installations ».

« Le risque d’engager le système électrique dans une impasse »

Outre ces différents problèmes à régler dans l’urgence, les exploitants sont confrontés à de multiples questions liées à la relance d’un programme nucléaire français. En effet, le plan dévoilé en février par le chef de l’État — poursuite du fonctionnement du plus grand nombre possible de réacteurs au-delà de soixante ans, construction d’au moins six nouveaux EPR et de petits réacteurs modulaires — nécessite une réorganisation profonde de la filière. Les chantiers à mener sont nombreux et considérables. « Tout d’abord, dans les cinq ans qui viennent, la justification de la capacité des réacteurs les plus anciens à poursuivre leur fonctionnement au-delà de cinquante ans », « pas acquise », puis au-delà de soixante ans, a indiqué le président de l’ASN.

Si cela n’était pas fait, « ce scénario présente le risque d’engager le système électrique dans une impasse, dans le cas où le nombre de réacteurs aptes à fonctionner jusqu’à, ou au-delà, de soixante ans serait insuffisant. Il ne faudrait pas que, faute d’anticipation suffisante, la poursuite de fonctionnement des réacteurs nucléaires soit considérée comme la variable d’ajustement », a alerté M. Doroszczuk.

Le casse-tête infini des déchets

Autres aspects du plan de relance du nucléaire à anticiper, le retraitement et la gestion des déchets. « La décision de poursuivre ou non le retraitement devra être prise dans les cinq ans à venir, a pressé le président de l’ASN. Cette décision aura des conséquences sur les décisions à prendre sur la fermeture du cycle, le développement de réacteurs à neutrons rapides et le stockage des déchets. » Si le retraitement était poursuivi, toutes les installations du cycle devraient être profondément rénovées ; s’il était abandonné, il faudrait trouver des solutions alternatives pour les combustibles nucléaires usés. Par ailleurs, l’aspect final du projet d’enfouissement des déchets radioactifs à Bure dans la Meuse dépendra énormément des décisions qui seront prises dans les années à venir. « Cigéo a été conçu pour accueillir les déchets du parc actuel avec une durée de vie de cinquante ans, a-t-il rappelé. Si le fonctionnement du parc est prolongé au-delà de cinquante ans, et a fortiori si de nouveaux réacteurs sont construits et si le retraitement est abandonné, cela imposerait la création de nouvelles zones à l’intérieur du stockage souterrain et une extension de Cigéo — avec toutes les questions que ça pose d’emprise sur le territoire et d’acceptation du projet par la population. »

Toutes ces questions à régler et projets à mener dans les années à venir justifient la mobilisation d’un « plan Marshall » du nucléaire, « une mobilisation des industriels et des politiques », a plaidé M. Doroszczuk : « La filière a manqué de projets ces dernières années. Plusieurs segments industriels sont très tendus. Le segment de la mécanique va devoir multiplier par six ses besoins en personnels entre 2020 et 2026, voire davantage si l’on tient compte des projets de nouveaux réacteurs et du problème de corrosion sous contrainte ! Le Gifen [syndicat professionnel de l’industrie nucléaire française] a évalué à 4 000 le nombre d’ingénieurs à recruter dans les prochaines années. » Si les moyens alloués n’étaient pas à la hauteur des ambitions affichées, « ces dernières ne seraient pas soutenables et ce serait la pire des choses pour la filière industrielle », a estimé le président de l’ASN. Emmanuel Macron, nouvellement réélu, est prévenu.

Par Émilie Massemin, (Reporterre), publié le 18 mai 2022 à 10h06

Photo en titre : La centrale nucléaire de Saint-Laurent, dans le Loire-et-Cher. – CC-BY-SA-2.5 / Remi Jouan / Wikimedia Commons

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