LES UKRAINIENS DEMANDENT AU PARLEMENT EUROPÉEN LE REJET DU LABEL VERT POUR LE GAZ ET LE NUCLÉAIRE

Des militants et des hommes politiques ukrainiens ont exhorté le Parlement européen à rejeter les projets visant à accorder le label vert pour les investissements dans le nucléaire et le gaz, estimant qu’il s’agirait d’un «  cadeau à Vladimir Poutine  ».

L’inclusion du «  gaz et du nucléaire dans la taxonomie verte de l’UE est un cadeau très clair à Vladimir Poutine pour alimenter sa machine de guerre contre les Ukrainiens  », a déclaré Svitlana Romanko, avocate spécialisée dans l’environnement et responsable de campagne pour le groupe d’activistes  Stand With Ukraine.

La proposition d’inclure le gaz dans la taxonomie verte de l’UE risque selon elle d’accroître la dépendance du bloc au gaz russe et pourrait saper les efforts visant à réduire la dépendance aux importations de combustibles fossiles russes.

«  Les eurodéputés doivent opposer leur veto à l’acte délégué sur la taxonomie de l’UE car il viole les droits de l’Homme des Ukrainiens, qui subissent toujours d’importants abus dans le contexte de la guerre menée par la Russie  », a-t-elle confié à EURACTIV.

Pendant ce temps, l’ambassadeur ukrainien en Allemagne, Andrij Melnyk, a écrit une lettre ouverte aux législateurs allemands, les appelant à rejeter la proposition.

«  Si nous incluons l’énergie nucléaire et le gaz dans la taxonomie verte, nous nous mettons directement dans les filets de Poutine  », peut-on lire dans la lettre.

«  Ses entreprises énergétiques se frottent déjà les mains car des milliards afflueraient dans les entreprises énergétiques de Poutine. Cela met en danger la sécurité énergétique de l’Europe et équivaut à une gifle pour l’Ukraine  », poursuit M. Melnyk.

Débats sur la taxonomie verte

Au début de l’année, la Commission européenne a proposé d’inclure l’énergie nucléaire et le gaz fossile dans une liste d’investissements verts dans le cadre de la taxonomie verte de l’UE.

La proposition sera soumise au vote du Parlement européen du 4 au 7 juillet. Les eurodéputés peuvent rejeter le plan à la majorité absolue, c’est-à-dire si plus de la moitié de ses 705 membres votent en ce sens.

Tant en Ukraine qu’au Parlement européen, on craint que le projet de législation ne vienne soutenir la guerre du Kremlin, qui a débuté après le dépôt de la proposition.

Depuis l’invasion de l’Ukraine par Moscou, l’Union européenne a versé plus de 62 milliards d’euros à la Russie pour ses combustibles fossiles. Certaines centrales nucléaires européennes, notamment celles d’Europe centrale et orientale, sont également fortement tributaires des importations de combustible nucléaire en provenance de Russie.

Préoccupations climatiques

L’argent envoyé par l’UE afin d’aider l’Ukraine n’est «  rien  » comparé aux paiements pour l’énergie russe, a déclaré la députée ukrainienne Inna Sovsun.

Dans un entretien avec EURACTIV, elle a critiqué la proposition de l’exécutif européen d’inclure le nucléaire et le gaz dans sa liste d’investissements verts, à la fois en raison de l’impact climatique du gaz fossile et du soutien qu’il pourrait offrir à Moscou.

«  Alors que le monde s’engage à lutter contre le changement climatique, nous ne devons pas nous voiler la face et nous devons nous fier aux preuves scientifiques, qui reconnaissent bien sûr que le gaz est plus propre que le charbon, mais il n’est toujours pas assez propre pour continuer à investir dans de nouvelles explorations gazières  », a déclaré Mme Sovsun.

Inclure le gaz et le nucléaire dans la liste d’investissements verts est un «  mensonge  », a confié Svitlana Krakowska, cheffe de la délégation ukrainienne au GIEC, à EURACTIV.

«  Dire que le gaz et le nucléaire sont durables n’est pas acceptable, surtout dans cette circonstance de guerre en Ukraine, où il est assez clair comment le gaz et le nucléaire financent vraiment cette guerre  », a-t-elle ajouté.

De l’argent pour la guerre de Poutine

La guerre en Ukraine est évidemment une guerre de l’énergie, l’armée russe étant soutenue par l’argent des énergies fossiles, a expliqué Mme Romanko à EURACTIV.

Un rapport de Greenpeace France a révélé que la Russie pourrait gagner 4 milliards d’euros supplémentaires par an avec une augmentation de la capacité en gaz fossile conforme à la taxonomie, l’inclusion de l’énergie nucléaire permettant à l’entreprise publique russe Rosatom de renforcer les liens commerciaux avec les clients européens.

La Bulgarie, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie et la Finlande possèdent toutes des centrales nucléaires de fabrication russe et dépendent de Moscou pour les principales opérations d’approvisionnement et de maintenance de ces centrales.

Le rapport a également révélé que les entreprises énergétiques russes, comme Gazprom, Lukoil et Rosatom, ont rencontré des commissaires et des hauts fonctionnaires de l’UE, soit directement, soit par l’intermédiaire de filiales et de groupes de pression, au moins 18 fois depuis que l’exécutif européen a publié son plan pour établir la liste des investissements verts en 2018.

« Les Russes font beaucoup de lobbying parce qu’ils veulent s’assurer qu’ils peuvent continuer à exercer une influence politique sur les sociétés européennes  », a indiqué Mme Sovsun à EURACTIV, affirmant que le Kremlin travaille depuis des années pour exercer des pressions sur l’Union européenne et ses États membres, le gaz en étant un élément essentiel.

«  Nous constatons que Poutine et ses acolytes utilisent le gaz comme une arme géopolitique et ils veulent continuer à pouvoir le faire  », a-t-elle poursuivi. «  Nous devons reconnaître que c’est une menace non seulement pour notre planète, mais aussi pour la stabilité politique et le développement démocratique en Europe, mais aussi au niveau mondial.  »

Le rejet du label «  vert  » est entre les mains des eurodéputés

Bien que plusieurs États membres de l’UE soient opposés à l’inclusion du gaz fossile et du nucléaire dans la taxonomie, il est peu probable qu’ils soient assez nombreux pour la rejeter.

C’est pourquoi tous les regards sont tournés vers le Parlement européen, qui peut bloquer la proposition si plus de la moitié de ses 705 membres votent en ce sens. Les législateurs des commissions de l’Environnement et de l’Économie ont fait un premier pas dans cette direction en approuvant une objection au début du mois de juin.

L’objection sera votée lors d’une session plénière du Parlement européen du 4 au 7 juillet.

«  Je nourris un optimisme prudent, mais je comprends que ce n’est pas une affaire réglée et que nous devons poursuivre nos efforts de sensibilisation afin que les Russes n’influencent pas cette décision  », a déclaré Mme Sovsun.

Un vote contre l’inclusion pourrait être un «  tournant  », à la fois dans l’histoire et pour l’Ukraine «  donnant plus d’espoir pour nous, Ukrainiens, que cette guerre peut être arrêtée en allant à l’encontre des souhaits de Poutine  », a déclaré Mme Romanko.

De son côté, Mme Krakowska a qualifié le vote sur la taxonomie de «  test pour l’Europe  ». S’adressant aux législateurs, elle a déclaré : «  lorsque vous prenez une décision, [que vous adoptez] un document, n’oubliez pas que les Ukrainiens — et les habitants du monde entier, car nous parlons également du changement climatique ici — souffrent et, s’il vous plaît, ne nous laissez pas tomber ».

Par Kira Taylor, (EURACTIV.com), traduction par Anne-Sophie Gayet, publié le 30 juin 2022 à 13h30

Photo en titre : Des représentants ukrainiens et des militants des Fridays for Future au Parlement européen à Strasbourg, où ils ont rencontré des eurodéputés afin de protester contre la taxonomie. [Fridays for Future]

https://www.euractiv.fr/section/energie/news/les-ukrainiens-demandent-au-parlement-europeen-le-rejet-du-label-vert-pour-le-gaz-et-le-nucleaire/