« ON PEUT ENVISAGER POUR ZAPORIJIA DES SCÉNARIOS CONDUISANT À DES REJETS BIEN PLUS IMPORTANTS QU’À FUKUSHIMA »

Six mois après le début de l’invasion russe, Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire et directeur du laboratoire de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), et Emmanuel Grynszpan, journaliste au service International du Monde, ont répondu à vos questions sur la centrale de Zaporijia et les risques nucléaires, dans un tchat.

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AlainR69 : Comment pourrait se dérouler une visite sereine de l’AIEA [Agence internationale de l’énergie atomique] avec les armements de la Russie présents sur site ? Vont-ils les retirer avant cette visite ? Sous quel délai la visite pourrait avoir lieu ?

Emmanuel Grynszpan : Les Russes refusent de démilitariser la centrale. Ils vont sans doute dissimuler leurs armes ou les éloigner des points les plus sensibles de la centrale pour que les inspecteurs ne les voient pas. La visite sera strictement encadrée par l’armée russe. Les délais ne sont pas connus pour l’instant.

Bibi : Pourriez-vous expliquer les différences de type de réacteurs nucléaires ?

Bruno Chareyron : Les six réacteurs de la centrale de Zaporijia, d’un point de vue « sûreté nucléaire », se rapprochent des réacteurs exploités en France. Ils disposent en particulier d’une enceinte de confinement relativement robuste. Une catastrophe nucléaire sur ce type de réacteurs ne conduirait pas à des mécanismes de rejets radioactifs identiques à celui du réacteur numéro 4 de Tchernobyl, en 1986 (feu de graphite, par exemple, absence d’enceinte de confinement, etc.). Cependant on peut envisager sérieusement des scénarios d’accident à Zaporijia conduisant à des rejets de type Fukushima (la perte des capacités de refroidissement a conduit à la fusion de trois cœurs avec explosion hydrogène et rejets massifs à l’atmosphère et dans l’océan). Pour Fukushima, la contamination a été très significative bien au-delà de 20 kilomètres. On peut envisager pour Zaporijia des scénarios conduisant à des rejets bien plus importants encore (sabotages, tir de projectile avec pénétrateur spécifique sur les réacteurs, explosion de matériaux sur le site, perte totale des capacités de refroidissement nominales et de secours sur les six réacteurs).


Romain : Une question sur le risque de bombardement. J’ai cru comprendre que les centrales nucléaires de l’ère soviétique ont été bâties pour résister justement à ce type d’attaques. Quand est-il vraiment ?

B.G. : Dans les centrales soviétiques, les réacteurs sont protégés par des murs en béton armés très épais pouvant probablement résister à des obus ou roquettes de petits calibres. Mais la centrale est un organisme complexe où la destruction d’éléments sensibles peut provoquer une chaîne d’incidents débouchant sur une catastrophe. D’autre part, si le personnel subit des pertes, cela peut aussi conduire à une catastrophe. Enfin, il existe le risque que des projectiles touchent des matières radioactives usées qui sont stockées à proximité des réacteurs en attendant leur retraitement. Ces déchets sont beaucoup moins protégés que le réacteur et peuvent provoquer une contamination massive autour de la centrale s’ils sont libérés dans l’atmosphère par un incendie.

Amandine : Bien qu’il soit évidemment impossible de déloger l’armée russe de la centrale de Zaporijia sans provoquer de catastrophe nucléaire, les Ukrainiens ne pourraient-ils pas faire un siège ou du moins bloquer les voies d’approvisionnement de l’armée russe installée dans la centrale jusqu’à ce qu’elle se rende ?

E.G. : Le siège de la centrale augmenterait aussi le risque d’une catastrophe, car il aurait un impact grave sur le travail du personnel de la centrale. L’Ukraine d’autre part n’a pas été en mesure, depuis le début du conflit, de mener une contre-offensive de large envergure. Il n’est pas exclu que l’Ukraine finisse par trouver les moyens militaires de chasser l’envahisseur russe.

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Willym18 : Ne peut-on pas imaginer une mission internationale (ou de casques bleus) qui sécuriserait la centrale de Zaporijia en fournissant de manière égale chaque camp en électricité ?

E.G. : C’est une proposition qui a été faite par la partie ukrainienne, il y a quelque temps déjà. Elle n’a pas été suivie d’effet car le déploiement d’une mission internationale de l’ONU est une opération très complexe diplomatiquement et logistiquement. Cela peut prendre des mois alors que le problème est urgent.

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Nico de Toulon : Pourquoi à l’ONU les pays occidentaux n’exigent pas le retrait des troupes russes comme unique solution à la préservation de la centrale nucléaire, tout simplement ? Ça paraît tellement évident comme argument ! On n’entend ces pays que demander des demi-mesures j’ai l’impression…

E.G. : C’est précisément ce qu’a demandé Emmanuel Macron ce matin, tout comme d’autres responsables politiques occidentaux, le patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU). Tous demandent une démilitarisation de la centrale, mais la Russie considère précisément la centrale comme une prise de guerre et ne donnera probablement pas suite si elle n’est pas contrainte par des moyens diplomatiques ou militaires.

Luckyjack : Concernant la centrale nucléaire de Zaporijia, qui fait actuellement l’objet d’un chantage de la part de la Russie à destination des Ukrainiens mais également des Européens, quelles seraient les conséquences d’un incident pour la Russie ? Peut-on envisager qu’elle soit détruite si les troupes russes ne peuvent plus la tenir ?

B.C. : Les risques d’accident grave sur la centrale de Zaporijia sont très élevés pour de multiples raisons. Les bombardements conduisent à des dégâts qui portent atteinte à la sûreté, par exemple l’endommagement de lignes à Haute Tension (actuellement il n’y aurait plus qu’une ligne 750 kV sur quatre et la ligne de 330 kV a encore été endommagée puis rétablie). Mais aussi la situation d’occupation militaire et de guerre sur le site entraîne un état de stress et de désorganisation du travail inacceptable. De nombreux salariés ont quitté la région, ceux qui restent travaillent sous la menace, etc… . Rappelons que l’accident nucléaire de TMI en 1979 aux USA et la catastrophe de Tchernobyl en 1986 en Ukraine sont en partie dues à des erreurs humaines. Par ailleurs, la maintenance ne peut plus être effectuée correctement depuis des semaines à Zaporijia. En cas d’accident grave concernant l’un des six réacteurs de Zaporijia (ou l’entreposage de plus de quatre mille assemblages de combustible irradiés sur une aire non bunkérisée), les rejets radioactifs pourraient bien sûr entraîner des retombées sur le territoire russe. Cela dépend de la nature de l’accident, de l’intensité et de la durée des rejets et de la direction des vents (ainsi que des précipitations) pendant les rejets.

Kiev, Ukraine, le 23 août 2022. Des centaines de drapeaux, représentant chacun une personne tuée par l’armée russe, sont plantés sur une pelouse de la place Maïdan – place de l’indépendance à Kiev. LAURENT VAN DER STOCKT POUR « LE MONDE »

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Phi : En plus de Tchernobyl et de Zaporijia, l’Ukraine possède deux autres centrales nucléaires : quelle est la situation de celles-ci ? Quelle est leur vulnérabilité respective ?

B.C. : La situation de guerre entraîne des risques spécifiques sur pratiquement toutes les installations nucléaires d’Ukraine (les sites de Tchernobyl et les quatre centrales nucléaires en exploitation). D’autres centrales que celles de Zaporidjia auraient été « survolées » par des missiles et des tirs auraient été effectués à moins de 20-30 km de la centrale « Sud Ukraine ». À noter que deux réacteurs 400 MWe de la centrale de Rovno ne présentent pas de garanties de confinement équivalentes à celles des autres réacteurs. Il ne faut pas oublier non plus les nombreuses installations de traitement et entreposage de déchets radioactifs (un site de ce type a par exemple subi des dommages du fait de bombardements à Kiev au début du conflit). Ni les installations de recherche (la source de neutrons de l’institut de physique de Kharkiv a subi de très nombreux dommages depuis pratiquement le début du conflit). A priori, à notre connaissance ces dégâts n’auraient pas conduit pour l’instant à des rejets radioactifs notables, d’après le suivi de la situation radiologique de la Criirad.

Sur le plan radiologique il faut penser aussi aux sources radioactives qui ne sont plus gérées correctement et peuvent être dispersées, aux installations contenant des matières à radioactivité naturelle élevée atteintes par des tirs (par exemple cendres de centrales thermiques), au matériel militaire qui peut contenir des substances radioactives (pénétrateurs à l’uranium appauvri, thorium), etc.

Morlar : Comment peut-on renvoyer dos à dos la Russie et l’Ukraine pour le bombardement de la centrale ? Il est évident que c’est l’Ukraine qui envoie les obus, les Russes sont-ils assez fous pour subir leur propre bombardement ?

E.G. : Souvenez-vous que l’armée russe a tiré des obus sur la centrale lors de l’assaut du 4 mars. Le monde entier a vu les images du bombardement effectué par les tanks et les obusiers russes pour neutraliser la petite unité ukrainienne qui assurait sa sécurité (c’est-à-dire une protection contre une éventuelle attaque terroriste). D’autre part, il existe de nombreuses vidéos prouvant que la Russie concentre des moyens militaires au sein de la centrale, notamment dans un immense hangar abritant la turbine d’un réacteur. Il est probable que l’armée russe stocke des munitions dans l’enceinte de la centrale (je n’ai pas dit dans les bâtiments abritant les réacteurs) afin de tirer depuis la centrale vers Nikopol et Marhanets. Des villes qui sont bombardées depuis plusieurs mois.

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KB : Existe-t-il des options techniques pour minimiser le risque de rejets radioactifs et pour sécuriser davantage la centrale, en tenant compte du contexte actuel ? Son arrêt contribuerait-il à accroître la sécurité ?

Art : Une mise en arrêt de la centrale nucléaire serait-elle de nature à limiter le risque de catastrophe lié à une atteinte aux réacteurs ? Est-ce possible dans les faits ?

B.C. : La priorité absolue est de démilitariser la zone dans un vaste périmètre, mais les atteintes à la sûreté liées aux dégâts causés par les tirs et à la désorganisation du travail pour les équipes de maintenance et de conduite des réacteurs ne vont pas se résoudre facilement. Dans la mesure du possible, arrêter les réacteurs (actuellement deux sur six sont en production) est une façon de réduire les risques (diminution de la quantité de matière radioactive présente sur le site par décroissance des radionucléides à très courte période, moindre difficulté à refroidir les installations, etc.), mais il faut dans tous les cas maintenir les fonctions de refroidissement des réacteurs piscines de désactivation des combustibles irradiés, donc avoir des sources d’électricité fiable, des moyens de pompage d’eau de refroidissement opérationnels et des hommes capables de prendre rapidement les bonnes décisions et de les mettre en œuvre. Rappelons que la mise à l’arrêt d’un réacteur nucléaire n’est pas une opération simple et qu’elle présente des risques spécifiques si elle n’est pas effectuée correctement

Jibiji : Qui profite de l’électricité produite par la centrale ? Qu’adviendrait-il si les lignes de transmission étaient complètement coupées ?

B.G. : La centrale alimente le réseau ukrainien. L’un des enjeux des combats autour de la centrale est pour les Russes de couper l’approvisionnement vers l’Ukraine en bombardant les lignes de haute tension. Ce qui peut aussi déclencher des problèmes graves au niveau de la centrale. La Russie souhaite confisquer l’électricité de la centrale pour alimenter la zone qu’elle occupe en Ukraine et jusqu’à la Crimée (qui souffre d’un grave déficit d’électricité). Pour ce faire, la Russie tente de raccorder le réseau sud à la centrale. J’ignore dans quels délais c’est faisable, mais il est probable que l’Ukraine détruise ces infrastructures. C’est aussi probablement une des raisons pour lesquels des explosions retentissent autour de la centrale.

Rick : Est-ce que les deux parties ne jouent pas à la stratégie du fou pour mobiliser leurs soutiens au mépris de toute l’Europe, ce qui expliquerait la « demande de retenue » s’appliquant aussi aux Ukrainiens ?

B.G. : Oui la Russie joue depuis le début à la stratégie du fou à travers les menaces nucléaires énoncées par Vladimir Poutine, l’assaut extrêmement risqué contre la centrale de Zaporijjia le 4 mars, etc. Est-ce que l’Ukraine fait de même ? L’Ukraine cherche à reprendre le contrôle de son territoire et n’a pas intérêt à laisser un Etat hostile en possession d’une centrale nucléaire. Les options de l’Ukraine pour récupérer cette centrale sont très limitées.

Par Le Monde, publié le 24 août 2022 à 16h30

Photo en titre : La centrale nucléaire de Zaporijia, en Ukraine, contrôlée par l’armée russe, le 22 août 2022. ALEXANDER ERMOCHENKO / REUTERS

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