COMMENT LE NUCLÉAIRE PLOMBE LA FRANCE DANS LA CRISE ÉNERGÉTIQUE

La France a longtemps bénéficié de tarifs de l’électricité inférieurs à ses voisins grâce au nucléaire. Mais la sous-disponibilité actuelle de son parc l’expose désormais à un violent retour de bâton.

La guerre engagée par la Russie de Vladimir Poutine contre l’Ukraine le 24 février a déclenché une crise énergétique majeure en Europe avec le risque que notre continent soit confronté à une pénurie de gaz l’hiver prochain. D’ores et déjà, le prix du gaz comme celui du pétrole, marchés sur lesquels la Russie figure parmi les premiers exportateurs, se sont envolés, pénalisant lourdement l’activité économique. L’Allemagne et les pays d’Europe centrale et orientale, très dépendants du gaz russe, sont évidemment aux premières loges.

Et la France dans tout ça ? Peu dépendante du gaz russe et dotée d’une imposante capacité nucléaire pour produire son électricité, elle devrait logiquement être relativement épargnée, même si ses automobilistes souffrent comme les autres quand ils doivent faire le plein. Sauf que ce n’est pas le cas : elle figure au contraire parmi les pays européens les plus affectés par cette crise énergétique majeure.

Un indice de cette forte vulnérabilité énergétique se situe sur les marchés à terme de l’électricité, là où les acteurs achètent à l’avance de l’énergie électrique à d’autres producteurs quand ils pensent qu’ils risquent de ne pas en produire assez pour servir leurs clients. Il ne s’agit donc pas du prix de revient de toute la production d’électricité du pays, mais seulement celui de la part qui risque de manquer dans les prochains mois.

Sur ce terrain, la situation est très tendue dans toute l’Europe : le gaz naturel ne représente « que » de l’ordre de 20 % de la production d’électricité en Europe, mais son renchérissement déjà considérable et sa pénurie probable soumettent partout le système électrique à un défi majeur. Et cela d’autant plus que l’électricité se stocke très mal : s’il en manque beaucoup à un instant T, c’est le blackout, tout s’arrête.

Explosion des prix

Avant la crise actuelle, un MWh d’électricité en « base », comme disent les spécialistes, celle dont on a besoin en permanence, s’échangeait habituellement autour de 50 euros sur ces marchés à terme.

Aujourd’hui, pour recevoir de l’électricité au quatrième trimestre 2022, les acteurs espagnols, qui sont ceux qui s’en tirent le mieux, devront payer le MWh 155 euros, trois fois plus cher. Viennent ensuite les pays nordiques, qui disposent d’un potentiel hydroélectrique très important, et la Pologne, qui peut s’appuyer sur son charbon pour produire son électricité.

La plupart des autres Européens, notamment l’Allemagne, devront payer le MWh autour de 500 euros, dix fois plus cher qu’avant la crise. Un surcoût considérable qui traduit la gravité de la situation.

Mais un pays fait exception : la France. Pour disposer d’un MWh dans l’Hexagone au quatrième trimestre, il en coûtera en effet 910 euros, quasiment vingt fois plus qu’avant la crise actuelle. C’est chez nous que la pénurie risque d’être la plus aiguë et les surcoûts les plus importants…

Comment est-ce possible ? L’explication vient des défaillances de notre parc nucléaire, qui a longtemps fourni une électricité abondante et à bas coût, mais qui place aujourd’hui le pays dans une position exceptionnelle et peu glorieuse.

La France compte en effet 56 réacteurs nucléaires. En mai, 29 d’entre eux étaient à l’arrêt et sur 61,4 GW de puissance installée, moins de 30 étaient disponibles. À cause du Covid, des arrêts de maintenance ont dû être reportés et se sont accumulés ces derniers mois. Sur les 32 réacteurs les plus anciens, il faut effectuer une visite des 40 ans nécessitant une mise à l’arrêt de longue durée pour réaliser de nombreux contrôles avant qu’on les laisse continuer à produire.

Une stratégie risquée

Surtout, des problèmes de corrosion inquiétants ont été découverts fin 2021 dans le circuit de refroidissement des réacteurs les plus récents, qui sont aussi les plus puissants. Aujourd’hui, douze de ces réacteurs sont à l’arrêt pour cette raison. Cette situation risque fortement de se prolonger pendant plusieurs années, tant les interventions lourdes dans ce milieu hautement radioactif sont difficiles à concevoir et à mettre en œuvre.

Autrement dit, le fait pour la France d’avoir tout misé depuis des décennies sur le nucléaire, loin de nous apporter les bénéfices tant vantés par le lobby favorable au nucléaire, fragilise au contraire gravement l’économie française au pire moment. Ce qui va entraîner des surcoûts colossaux pour le pays, même si, dans l’immédiat, le consommateur ne va pas s’en rendre forcément compte parce que ces surcoûts seront essentiellement absorbés par les contribuables (qui sont bien sûr en réalité les mêmes que les consommateurs) via le sauvetage par l’État d’EDF, entreprise placée par la crise dans une situation de quasi-faillite.

Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à subir le contrecoup de cette défaillance majeure du nucléaire français : elle pénalise aussi tous nos voisins en aggravant de façon significative les tensions sur le système électrique européen au pire moment, faisant ainsi le jeu de Vladimir Poutine.

Bref, avec le tout nucléaire, nous avons mis tous nos œufs dans le même panier et l’addition va être salée dans la crise énergétique.

Par William Desmonts, publié le 24 août 2022 (Abonnez-vous pour commenter son article

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