CRISE ÉNERGÉTIQUE : LES DIVISIONS ENTRE NUCLÉAIRE ET ENR « FONT LES DÉLICES DE CEUX QUI NOUS SONT HOSTILES »

Pour Le Monde de l’Énergie, Vincent Maillard, président-fondateur de Plüm Énergie, évoque la crise énergétique actuelle, son ampleur, sa durée et les moyens d’y répondre.

Le Monde de l’Énergie —Quelle sortie possible voyez-vous à la crise énergétique actuelle, en France et en Europe ?

Vincent Maillard —La crise énergétique actuelle résulte de trois facteurs concomitants : le changement climatique, la crise du gaz voulue par Vladimir Poutine et initiée bien avant le 24 février dernier, et les problèmes de disponibilité du parc nucléaire en France. Si on peut penser que les problèmes du parc d’EDF devraient être résolus dans un horizon qui se compte plus en mois qu’en années, il est difficile de prévoir la durée de la crise gazière. Quant au changement climatique, c’est un problème qui ne sera pas résolu avant des dizaines d’années – et à condition de ne pas retarder davantage une action à la hauteur de l’enjeu.

Sur le long terme donc, la crise risque de devenir chronique sur au moins deux de ses facteurs. La question est bien de savoir si l’Europe trouvera un remède suffisant pour limiter l’effet de cette crise et pour rebondir.

Sur le court terme, la question de la disponibilité du nucléaire en France et du gaz en Europe sont les facteurs les plus importants. Il me semble probable que la Russie continue de diminuer ses livraisons de gaz progressivement comme elle le fait depuis maintenant plus d’un an, accentuant la crise sur une Europe qui n’a pas encore à ce jour compris que sa principale arme de riposte est une réduction drastique de la consommation d’énergie. Cela couperait les ressources de la Russie par les deux bouts : en diminuant les volumes, d’une part, et les prix auxquels cette énergie est vendue, d’autre part. Au lieu de cela, on a principalement mis en place des mesures qui subventionnent l’énergie – donc in fine la Russie.

Le Monde de l’Énergie —Quels dossiers vous semblent prioritaires pour garantir l’approvisionnement énergétique de la France, à court, moyen et long terme ?

Vincent Maillard —La priorité absolue est la réduction de la consommation, c’est la seule qui ait un effet immédiat. Pour cela il faut aussi de la pédagogie, et en particulier que les Français soient conscients que la production d’électricité « modulante » (celle qui sera réduite si on réduit la consommation) est essentiellement de la production importée d’Allemagne brûlant du gaz russe. Et on peut réduire fortement cette consommation, si la France réalise qu’elle n’a pas de gaz, mais qu’elle a de la volonté. Chez Plüm, depuis toujours, on incite les clients à réduire leur consommation. Et on a constaté qu’en moyenne, avec des mesures douces, leur consommation baisse de 10%, ce qui est l’objectif fixé par le gouvernement en deux ans ! On sait aussi que les clients pourraient faire beaucoup plus, pourquoi pas diviser leur consommation par deux. Mais cela ne sera possible que si les efforts sont ressentis comme partagés. Pour cela, par exemple, les dirigeants de grandes entreprises qui nous alertent par voie de presse sur l’impératif de réduire nos consommations doivent comprendre que sobriété bien ordonnée commence par soi-même.

À moyen terme, d’ici deux ans, on peut installer massivement de nouveaux moyens de production renouvelable (éolien ou solaire) tout en maintenant le plus longtemps possible et avec la meilleure disponibilité possible le parc nucléaire existant. Tout le monde comprendra l’intérêt en termes d’indépendance car Vladimir Poutine n’est pas encore capable d’éteindre le soleil ou d’empêcher le vent de souffler.

À long terme, il convient d’électrifier tous les usages qui peuvent l’être (transport, chauffage par pompe à chaleur efficace etc.).

En tout état de cause, même à long terme, il faudra de la sobriété énergétique car toutes les technologies de production ont des défauts et utilisent de ressources rares, que ce soit des terrains, de la matière pour les équipements, ou de l’uranium pour ce qui est du nucléaire.

Le Monde de l’Énergie —En quoi les PPA (contrat à prix fixe, sur le long terme) sont-ils une réponse possible à ces problèmes ? Comment le gouvernement peut-il les soutenir ?

Vincent Maillard —C’est un excellent outil pour voir se développer de nouveaux moyens de production. Ces contrats d’achat d’énergie à long terme sécurisent l’approvisionnement des clients en leur donnant de la visibilité sur les prix de l’énergie qu’ils achètent. Ils permettent ainsi le développement d’installations de production renouvelable et sont donc in fine un levier majeur de la transition énergétique.

L’État peut soutenir leur développement en faisant en sorte de limiter le poids des garanties financières dissuasives demandées par des banques, et en simplifiant les modalités administratives. Mieux encore, l’État pourrait garantir ces contrats sur le long terme, comme en Espagne.

D’une manière générale, on a surtout besoin de règles stables et pérennes. L’État devra également s’assurer que le soutien indirect qu’il apporte aux PPA ne sera pas détourné par des gens peu scrupuleux et profitera bien in fine aux consommateurs.

Le Monde de l’Énergie —La politique énergétique fixée par le gouvernement sur le temps long (relancer la filière nucléaire avec la construction de nouveaux EPR et développer les EnR, en favorisant le photovoltaïque et l’éolien en mer) vous semble-t-elle capable de répondre aux enjeux de transition énergétique en garantissant la sécurité de l’approvisionnement ?

Vincent Maillard —On n’évoque pas assez les économies d’énergie, sauf par le volet de la rénovation des bâtiments. Pour la production, il faudra raisonnablement construire de nouvelles installations nucléaires, mais encore faudrait-il mettre la priorité sur le maintien du parc existant, sécuriser l’approvisionnement en uranium dans la durée. Sur l’EPR, il est important de se demander si et quand on arrivera à le faire fonctionner  – c’est maintenant, et pas dans 20 ans, qu’il faut agir contre le changement climatique. La meilleure énergie est celle qu’on ne consomme pas, la meilleure centrale celle qu’on ne construit pas.

Par ailleurs et plus généralement, l’État devrait avoir un rôle plus actif pour informer les citoyens sur les sources d’énergie non émettrices de CO2 de notre mix, face aux informations délibérément trompeuses que l’on voit malheureusement beaucoup circuler de part et d’autre. Chacun a sa place, ses avantages et ses inconvénients, et il faut absolument arrêter de les opposer. Nos divisions font les délices de ceux qui nous sont hostiles.

Par Vincent Maillard, publié le 20.09.2022

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