EST-CE QUE LE NUCLÉAIRE NOUS EMPÊCHE DE RÉFLÉCHIR ?

Résumé : À gauche et surtout à droite, des élus déplorent la fermeture de la centrale de Fessenheim. L’atome est-il la réponse à nos problèmes les plus immédiats ?

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Depuis quelques semaines, les politiques ont une nouvelle passion. Chez les communistes, une partie des socialistes, chez les Républicains, au Rassemblement national, et au sein de la majorité, des élus se retrouvent autour d’un même engouement. Donnons-lui un nom : la « passion Fessenheim« .

Ah, si on n’avait pas fermé la centrale alsacienne en 2020 ! Emmanuel Macron a appliqué une décision de François Hollande. Et aujourd’hui, des dizaines d’élus se lamentent. En pleine crise de l’énergie, avec des factures qui flambent, en pleine crise climatique aussi, ils regrettent les deux réacteurs alsaciens, et leur énergie peu carbonée.

Mais si la centrale pouvait rouvrir, est-ce que nos problèmes disparaîtraient ? Non. Plus de la moitié des réacteurs français sont à l’arrêt, et Fessenheim ne changerait pas grand-chose. En réalité, les politiques qui pleurent Fessenheim pleurent toute une époque : l’âge d’or du nucléaire français. Alain Marleix, le chef de file des députés Les Républicains, le résume en quelques mots : « Le général de Gaulle nous avait donné l’indépendance et l’abondance, grâce au nucléaire« .

Pour mesurer alors ce que symbolisait l’énergie nucléaire, il suffit d’écouter, par exemple, les Actualités françaises du 31 juillet 1963. Ce jour-là, le premier ministre, Georges Pompidou, était venu voir des réacteurs en construction, à Chinon, au bord de la Loire – « témoin marquant de l’essor de l’industrie française« . Bien des politiques regrettent cette période de croissance et de stabilité.

L’opinion, elle, est beaucoup plus terre-à-terre. Le nucléaire, pour les Français, c’était une facture moins élevée qu’ailleurs. Avez-vous vu ce titre du Journal du dimanche, il y a deux jours ? Le JDD écrivait : « Même les écolos soutiennent le nucléaire« , avec un sondage à l’appui. Trois quart des personnes interrogées se disent favorables à cette énergie, avec beaucoup de nuances, tout de même, quand on entre dans les détails.

La filière nucléaire française fragilisée

Emmanuel Macron voudrait que la France ait rapidement six nouveaux réacteurs de type EPR. Mais est-ce la bonne réponse à nos difficultés ? Si de nouveaux réacteurs sont construits, ils ne fonctionneront pas avant une quinzaine d’années. Pouvons-nous attendre quinze ans ? En attendant, comment allons-nous compléter une production nucléaire de plus en plus aléatoire ?

Des élus regrettent le nucléaire d’hier. Ils devraient regarder le nucléaire d’aujourd’hui. La filière française a des difficultés majeures. D’abord, une douzaine de réacteurs, y compris des réacteurs récents, rencontre des problèmes de corrosion. Ensuite, la technologie EPR, celle de Flamanville, n’a toujours pas fait ses preuves, et elle coûte très cher. Le nouveau réacteur de Flamanville devait démarrer en 2012 et coûter plus de 3 milliards d’euros. Il n’a toujours pas démarré, et la facture devrait approcher les 20 milliards d’euros – c’est l’estimation de la Cour des comptes. Pleurer Fessenheim, célébrer le nucléaire, c’est répondre à côté de la question. En tout cas, à court terme. À long terme, c’est différent !

Pour un vrai débat

Pour un futur plus lointain, nous allons devoir inventer un nouveau modèle. Dans vingt ans, dans trente ans, quelle doit être la part du nucléaire et la part des énergies renouvelables, qui ont leurs limites aussi ? Je n’en sais rien. Je ne vais pas ici arbitrer ce matin la bataille entre les défenseurs de l’atome et les détracteurs du nucléaire. .

Mais une chose est sûre : nous ne reviendrons pas en arrière. Le monde a changé. Les contraintes climatiques, économiques, géopolitiques ne sont pas les mêmes qu’avant. Cet été, nous avons vu des bombardements autour d’une centrale nucléaire, à Zaporijia, en Ukraine, pas si loin de chez nous. Cet été encore, en France, des centrales ont dû baisser leur puissance parce que l’eau des fleuves était devenue trop chaude. Cela va se reproduire.

Est-ce que le nucléaire nous empêche de réfléchir ? La réponse est oui. Le débat public sur l’énergie est insuffisant. La foi dans le nucléaire, facile d’accès, abondant, a retardé un travail de fond sur nos besoins, un travail politique sur les solutions que nous voulons apporter. En Europe, en 2020, un seul pays n’avait pas atteint ses objectifs pour les énergies renouvelables. C’est la France.

Provenant du podcast Le Billet politique, publié le mardi 20 septembre 2022

Pour retrouver cet article et la vidéo qui l’accompagne (5mn06s), cliquer sur :https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-billet-politique/le-billet-politique-du-mardi-20-septembre-2022-9849067