COUPURES D’ÉLECTRICITÉ : EST-CE VRAIMENT LA FAUTE DES ÉCOLOGISTES ? ON DÉMÊLE LE VRAI DU FAUX

La menace des coupures d’électricité cet hiver en raison de difficultés de production inédites en France mène certains à chercher des coupables. Dans le viseur : « les écologistes » qui par leur activisme auraient freiné le développement du nucléaire en France. Est-ce vraiment le cas ? La réalité est bien plus complexe.

« Ça s’apparente à une chasse aux sorcières ! » Alors que la France s’inquiète au sujet des potentielles coupures de courant cet hiver, les écologistes sont accusés d’être à l’origine de cette situation. Au cœur du débat, un sujet, un seul : le nucléaire, dont le parc français souffre aujourd’hui de l’arrêt de bon nombre de ses réacteurs. Pour certains, l’incapacité de la France à produire son électricité serait ainsi due à « l’éco-totalitarisme » des écologistes qui « militeraient » depuis des décennies contre le développement du nucléaire en France. Mais est-ce vraiment la faute des écologistes si la France risque de subir des coupures d’électricité cet hiver ? On démêle le vrai du faux.

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Une « chasse aux sorcières »

« Il est temps d’en finir avec ces écolos escrocs », peste sur RMC le professeur d’histoire et ancien chroniqueur de Valeurs Actuelles Kevin Bossuet. « On a fermé des centrales nucléaires et on se retrouve aujourd’hui dans une situation de pénurie. La vérité c’est que l’avenir, c’est le nucléaire, une énergie propre, qui permet de nous assurer notre indépendance énergétique », défend-il, taclant « ces écolos » qui font régner « une forme de totalitarisme écologique ».

Sur Twitter, c’est le même procès : les « écolos » sont condamnés sans appel. On les accuse d’avoir paralysé le développement du nucléaire français.

« C’est extrêmement fallacieux, cela s’apparente à une chasse aux sorcières », dénonce Andreas Rüdinger, coordinateur de la transition énergétique en France pour l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI). « Non, les écolos n’ont pas plus de responsabilités que les autres. Il y a énormément de facteurs qui jouent dans cette situation complexe », indique-t-il, tout en rappelant la part réelle du nucléaire dans la consommation finale d’électricité des Français.

« Le nucléaire représente entre 70 et 75 % de la production d’électricité en France. Mais ce que l’on oublie, c’est que l’électricité ne représente que 24 % de la consommation finale d’énergie en France. » Le reste provient essentiellement du pétrole (42 %), du gaz naturel (20 %), tandis que les énergies renouvelables représentent 19 % de la consommation finale. « Donc si on calcule, le nucléaire ne représente qu’entre 16 et 18 % de l’énergie consommée en France, » souligne Andreas Rüdinger.

Une vingtaine de réacteurs nucléaires à l’arrêt

Or cet hiver, le nucléaire ne pèse environ que 60 % de la production d’électricité française (au lieu des 70 à 75 % habituellement), selon le site éCO2mix, du gestionnaire de réseau de transport d’électricité à haute tension RTE. En cause : la vingtaine de réacteurs actuellement à l’arrêt, sur les 56 que compte le parc nucléaire français, en raison de nombreuses maintenances, parfois prolongées, et des problèmes de corrosion.

RTE prévoit ainsi que seuls 40 GW seront disponibles via les centrales nucléaires début janvier, un chiffre bien en deçà des 50 à 60 GW généralement disponibles en cette période. Un déficit qui pousse désormais l’État à importer de l’électricité alors que le pays était historiquement le plus gros exportateur en Europe.

« On a pris énormément de retard sur l’entretien des réacteurs », souligne Andreas Rüdinger, qui pointe le grand carénage d’EDF, un programme visant à rénover et moderniser les centrales nucléaires afin d’allonger leur durée de vie. « Ce sont des arrêts de 6, 9, parfois 12 mois, qui sont complexes sur le plan technique. Ce n’est pas la faute aux écologistes si on a décidé de rallonger la durée de vie du parc nucléaire français », poursuit-il. « On est face à un parc qu’on a construit très rapidement dans les années 70 et 80. Donc tous les travaux de prolongation visant à faire fonctionner les centrales au-delà de 40 ans arrivent en même temps. »

Faut-il interdire complètement les publicités lumineuses ?

Par ailleurs, douze réacteurs sont à l’arrêt à cause d’un problème de corrosion dû à la conception des réacteurs qui remonte aux années 1980. « On ne peut pas rendre les écolos responsables du fait qu’aujourd’hui, on a décelé des phénomènes de corrosion sur le circuit primaire de la génération des réacteurs les plus récents. C’est du non-sens absolu, » pointe Andreas Rüdinger.

À cela, s’ajoute une conjonction de facteurs qui a aussi bousculé le calendrier des travaux, à commencer par la pandémie de Covid-19 qui avait provoqué des reports de maintenance. Et, plus récemment, par la grève chez EDF qui a provoqué l’arrêt de plusieurs raffineries en octobre dernier. Le mouvement social a ainsi repoussé le redémarrage de plusieurs réacteurs nucléaires.

La fermeture de Fessenheim, au cœur des accusations

La fermeture des réacteurs de Fessenheim est aussi au cœur du procès. Dans ce cas précis, ce sont les gouvernements de François Hollande, puis d’Emmanuel Macron qui figurent à la barre des accusés. Le premier pour avoir pris la décision de fermer la centrale. Le deuxième pour l’avoir définitivement entériné. Car si un décret a bien été signé en avril 2017 par Ségolène Royal, ministre de l’Environnement de François Hollande à l’époque, ce décret fut jugé illégal par le Conseil d’État un an plus tard, parce qu’il précisait que la centrale de Fessenheim ne pourrait fermer qu’une fois que l’EPR de Flamanville serait mis en fonctionnement. Or, celui-ci ne l’est toujours pas après avoir accusé de nombreux retards de chantier. C’est donc sous le sceau du gouvernement d’Emmanuel Macron que la décision de déclasser la centrale de Fessenheim a été mise en œuvre. « Qu’on ne vienne pas me rechercher sur Fessenheim ! La messe était déjà dite, » a toutefois déjà rétorqué le président en septembre dernier.

« La mise à l’arrêt de la centrale de Fessenheim incarne l’écologie de responsabilité que nous portons », avait aussi défendu en 2020 sa ministre de la Transition écologique à l’époque, Élisabeth Borne, dans une tribune publiée dans Le Monde . « Pourquoi cette fermeture ? Parce qu’on ne peut dépendre à l’excès d’une seule technologie de production d’électricité, en particulier au regard des enjeux de sûreté et de gestion des déchets nucléaires », justifiaient les signataires.

« Il y a trois ans à peine, Monsieur Macron a fait voter une loi qui prévoyait de fermer 14 réacteurs, dont deux l’ont déjà été avec Fessenheim », a de nouveau taclé le député LR des Alpes Maritimes Éric Ciotti sur CNews ce mardi, reprochant au président de la République une « absence de vision ».

Mais Fessenheim incarne davantage un symbole politique qu’autre chose. Car la centrale comprend deux réacteurs, d’une puissance de 900 mégawatts chacun, soit 1,8 gigawatt. « Si on n’avait pas fermé Fessenheim, au lieu de manquer 24 gigawatts de nucléaire aujourd’hui, il nous en manquerait 22. Donc, si on n’avait pas fermé Fessenheim, non, tout n’irait pas mieux », tient à recadrer Andreas Rüdinger.

Des décennies de tergiversations politiques

Les pro-nucléaires dénoncent un manque d’investissement dans le secteur sous la pression notamment des écologistes.

« Ne pas avoir construit de réacteurs pendant les 20 ans qui ont suivi la construction des 58 premiers dans les années 70 a conduit à une perte de compétences industrielles, à une dégradation de l’outil de production, à un délitement du tissu de sous-traitant dont nous payons aujourd’hui le prix », a déclaré Yves Bréchet, ex-commissaire à l’énergie atomique de 2012 à 2018, lors de son audition le 29 novembre dernier par la Commission d’enquête sur la souveraineté et l’indépendance énergétique de la France à l’Assemblée nationale. Dans son réquisitoire, il dénonce sévèrement « la procrastination sur toutes les décisions concernant le nucléaire », l’absence d’une « vision stable à long terme pour conserver l’outil industriel au bon niveau », ou encore « l’inculture scientifique et technique de notre classe politique ». Yves Bréchet a notamment dénoncé l’abandon en 2018 de la filière à neutrons rapides – le projet ASTRID – « une décision à courte vue qui restera dans l’histoire comme un modèle de stupidité et de cynisme », a-t-il tonné.

Si la France s’est dotée d’un vrai programme nucléaire avec le plan Messmer après le choc pétrolier de 1973, la politique nucléaire en France s’est ensuite construite en dent de scie. « Il n’y a pas vraiment eu de vraie politique de soutien au nucléaire comme cela a pu être le cas au moment du plan Messmer avec des annonces très fortes et des investissements massifs », explique toutefois Phuc-Vinh Nguyen, chercheur sur les politiques de l’énergie européenne et française au sein du Centre Énergie de l’Institut Jacques Delors.

« C’est plus une faillite collective »

Certains gouvernements ont rechigné à s’engager en faveur du nucléaire à l’image de Lionel Jospin (PS) qui a signé la fermeture de la centrale nucléaire Superphénix en 1997, tandis que d’autres se sont montrés plus favorables. Jacques Chirac a ainsi lancé en 2007 la construction de l’EPR de Flamanville (Manche). « Ce n’est qu’un EPR alors que c’était potentiellement plus qu’il fallait réaliser et il y a aussi eu des coupes budgétaires sous le quinquennat Chirac sur la recherche nucléaire », nuance Phuc-Vinh Nguyen.

Le chercheur pointe un manque de courage politique. « Dans les années 2000, on a fait le choix de procrastiner : on n’a ni suffisamment investi dans le nucléaire, ni dans les énergies renouvelables », poursuit-il. « Le nucléaire est un sujet clivant qui divise l’électorat. Et donc, on n’a pas pris de décision pendant 30 ans. »

Selon le chercheur, il est difficile d’évaluer le poids des écologistes dans ces tergiversations politiques. « Les écologistes n’ont jamais été véritablement au pouvoir », rappelle-t-il. « Il y avait eu des accords politiques, notamment pour la fermeture de Fessenheim sous Hollande. […] Mais ça n’explique pas non plus pourquoi le président Chirac, le président Sarkozy, qui étaient affiliés à droite et n’avaient pas d’accord politique avec les écologistes, n’ont pas opéré de véritable relance du nucléaire, pèse-t-il. C’est plus une faillite collective. »

Cruel manque de diversification du mix énergétique

Pour Damien Salel, expert photovoltaïque et réseaux, le cœur du problème français repose bien plus sur la composition de notre mix énergétique en matière d’électricité. « On repose énormément sur une seule filière, le nucléaire. Et le jour où cette filière a un problème, c’est logique qu’on en paye le prix », estime-t-il. « Notre parc nucléaire ne va pas durer éternellement et donc il faut investir massivement dans le renouvelable pour anticiper le déclassement futur de certaines centrales. Et c’est là où on est mauvais ».

La France est le seul pays de l’Union européenne (UE) à ne pas avoir rempli les objectifs qu’elle s’était fixés en utilisant 19,1 % d’énergies renouvelables dans sa consommation finale d’énergie en 2020 (au lieu de 23 %). D’où le projet de loi d’accélération des énergies renouvelables qui est au cœur des débats à l’Assemblée cette semaine.

Pourtant, déjà en 2013, l’Autorité de sûreté nucléaire alertait sur la nécessité de solutions à court terme pour anticiper les futures mises à l’arrêt de réacteurs afin d’assurer les capacités de production d’électricité.

« Ce n’est pas un choix entre nucléaire et énergies renouvelables », souligne Damien Salel. « Quoi qu’il arrive, il faut développer massivement les énergies renouvelables ».

Selon les projections de RTE, quel que soit le scénario choisi sur le futur du nucléaire, atteindre la neutralité carbone en 2050 est impossible sans un développement significatif des énergies renouvelables. « Politiquement, l’erreur a été de vouloir un peu trop se reposer sur nos lauriers en se disant qu’on a le nucléaire, donc tout va bien, on n’a pas besoin de faire beaucoup de renouvelables », renchérit Andreas Rüdinger. Il dénonce une « opposition idéologique totalement stérile » entre le tout nucléaire et le tout renouvelable. « On peut faire les deux », presse-t-il. (voir NDLR ci-dessous) « Il est bien plus urgent de regarder vers l’avenir pour trouver des solutions à la crise de cet hiver et de ces prochaines années, que de jouer à ce jeu de “C’est qui le coupable” ? », tranche-t-il.

Par Lise OUANGARI (Ouest France), publié le 09/12/2022 à 06h40

Photo en titre : La centrale nucléaire de Fessenheim, dans l’est de la France, le 20 février 2020. Photo d’illustration. | SÉBASTIEN BOZON / ARCHIVES AFP

https://www.ouest-france.fr/economie/energie/electricite/coupures-d-electricite-est-ce-vraiment-la-faute-des-ecologistes-on-demele-le-vrai-du-faux-dd572446-753d-11ed-b45f-b617cb2821fc

NDLR : « On peut faire les deux » dit Andreas Rüdinger. Mais c’est justement ce qu’on a fait, sauf que l’EPR de Flamanville a coûté 6 fois plus que prévu alors que les énergies renouvelables installées l’ont été au prix prévu. Et je ne parle pas des milliards d’Euros perdus par EDF sur les autres chantiers d’EPR à l’export. Si tous ces milliards perdus avaient été investis dans les énergies renouvelables, nous n’en serions pas à se demander comment va se passer l’hiver et EDF aurait un bilan financier plus respectable ! (Pour mémoire, plus de 50 milliards de dettes!!!)