[TRIBUNE] FOURNITURE D’ÉLECTRICITÉ : À QUI PROFITE L’ÉLECTRON ?

Cette semaine, nous publions une réflexion menée avant la crise sanitaire actuelle par Armel de la Meslière et Julien Henault, de Mazars Énergie et Environnement. Ils reviennent sur le marché de la fourniture d’électricité : « Au-delà du prix, l’innovation et la fourniture d’une énergie toujours plus respectueuse de l’environnement figurent désormais au centre des préoccupations« , estiment-ils.

Avec 33 millions de clients à se partager, la concurrence fait rage sur le marché français B2C (1) de la fourniture d’électricité. Ce sont aujourd’hui plus de 30 concurrents qui se disputent le marché des clients résidentiels.

Des acteurs toujours plus nombreux

Comme l’exprime Jean-François Carenco, président de la Commission de régulation de l’énergie : « Il y a désormais trop d’acteurs et des consolidations auront nécessairement lieu ». Des propos qui poussent à la réflexion dans un contexte de transition énergétique et de hausse des prix du tarif réglementé de vente de l’électricité. Affichant deux augmentations successives en 2019 sur la facture du consommateur (+5,9% en juin et +1,2% en août), la tendance n’était pas non plus à la baisse en ce début d’année 2020, avec la confirmation d’une nouvelle hausse de 2.4% au mois de février.

Encouragée depuis plus de dix ans par une politique européenne favorable à l’ouverture à la concurrence des marchés nationaux, l’ouverture sur le marché des clients particuliers en 2007 n’a réellement commencé à produire ses effets concurrentiels qu’au cours de ces dernières années. Pour preuve, l’explosion du nombre d’acteurs répartis en deux grandes familles : des acteurs historiques de l’énergie, qui renforcent leurs positions sur la fourniture d’électricité comme Vattenfall ou même Total avec le rachat de Direct Énergie en 2018, mais aussi des nouveaux entrants de secteurs bien différents, comme Cdiscount ou Leclerc, s’affrontent aujourd’hui sur le marché français.

Les fournisseurs alternatifs gagnent du terrain : le début de la guerre des prix

À ce jour, 2 grands types d’offres coexistent sur le marché de l’électricité grand-public :

– Le tarif Bleu, c’est-à-dire le tarif réglementé de vente fixé par l’Etat et commercialisé par EDF,
– Les offres de marché, avec des tarifs non régulés (offres vertes, offres 100% digital, offres week-end, etc…).

Toujours dominé par EDF, le marché des clients particuliers, qui couvre 74% du marché au tarif réglementé, ne cesse de décroitre pour l’opérateur historique comme l’illustre le nouveau recul de 4% depuis le début de l’année 2019. La sensibilisation récente sur le droit de changer de fournisseur (9 français sur 10 ont connaissance aujourd’hui du droit au changement contre 1 sur 2 en 2017), est à l’origine de cette dynamique, qui s’accélère désormais avec l’abandon du tarif Bleu par plus de 100.000 clients par mois, au profit des offres de marchés. Les fournisseurs alternatifs gagnent progressivement du terrain et se partagent désormais 25% des contrats d’électricité.

À l’heure où plus des deux tiers des français jugent que leurs factures d’énergie représentent une part importante de leurs dépenses, de nombreux fournisseurs font aujourd’hui la promotion d’offres d’énergie, avec la promesse d’une réduction allant jusqu’à 15% sur la facture client.

Derrière l’annonce, le gain pour le consommateur est en réalité à relativiser, puisque la réduction prix ne s’applique en réalité que sur un tiers de la facture totale. Les deux tiers restants étant dédiés aux coûts d’acheminements ainsi qu’aux autres taxes et contributions (CSPE, CTA, Taxes locales, TVA et TURPE). La concurrence tarifaire reste donc plutôt minime entre les différents fournisseurs et ne bénéficie de fait que très marginalement au consommateur final.

Une ouverture à la concurrence qui bénéficie au marché de la publicité et à l’innovation

Regroupant cette trentaine de fournisseurs, la bataille concurrentielle fait rage en matière d’actions commerciales. Les budgets investis par l’ensemble de la profession sont considérables : achat de mots-clés sur les moteurs de recherche, campagnes de publicité, et plus généralement opérations marketing et commerciales, tous les outils d’acquisition clients sont massivement utilisés.

Et pour cause, les enjeux commerciaux du marché sont importants et les différents fournisseurs en ont bien conscience, parfois au dépend du consommateur. Les clients particuliers, de plus en plus sollicités par des commerciaux parfois peu scrupuleux donnent lieu à des actions à l’origine de nombreuses contestations pour démarchage abusif. Selon les derniers résultats du Médiateur de l’énergie plus d’un français sur deux déclare avoir été démarché en 2019, un chiffre qui a triplé en 3 ans.

Au-delà du prix, l’innovation et la fourniture d’une énergie toujours plus respectueuse de l’environnement figurent désormais au centre des préoccupations. La concurrence par les prix, à relativiser pour le consommateur, s’accompagne d’innovations notoires dans les portefeuilles d’offres et de services des fournisseurs d’énergie.

Grâce au déploiement des compteurs communicants Linky, les fournisseurs bénéficient de données de consommation en temps réel pour proposer des services et offres à plus forte valeur ajoutée au client. Payer moins cher le soir ou le week-end, ou encore visualiser sa consommation, sont autant de nouveautés offertes qui permettent au consommateur de mieux comprendre et maîtriser sa consommation d’énergie. Autre tendance notoire, la progression des offres vertes qui traduit une prise de conscience croissante des clients en matière de consommation d’énergies renouvelables. Les fournisseurs redoublent de créativité en matière d’offres et donnent désormais accès au consommateur à un panel de plus de 80 produits d’électricité différents.

La facture énergétique des français, une préoccupation politique majeure

Compte tenu de ces enjeux, la question du prix de l’électron est au cœur de l’agenda politique européen et français, comme en témoignent les discussions sur l’ARENH (Accès Régulé à l’Énergie Nucléaire Historique) qui contraint EDF à céder jusqu’à 100 TWh/an de sa production nucléaire à ses concurrents à un prix fixe de 42 euros/MWh. L’ARENH historiquement prévue jusqu’à fin 2025 dans le cadre de la loi NOME, pourrait être modifiée plus tôt que prévu. C’est du moins la perspective offerte par la récente loi sur l’énergie et le climat votée en novembre 2019 pour répondre aux enjeux d’EDF à l’air de la transition énergétique : fermeture des centrales nucléaires en fin de vie, maintenance du parc nucléaire existant, investissement dans les énergies renouvelables, modernisation des réseaux.

Autant de sujets qui mobiliseront d’important Capex (2) et qui interrogent sur l’avenir du tarif Bleu et sa capacité à contribuer massivement au financement de ce nouveau monde de l’énergie. Un nouveau monde de l’énergie, en deux couleurs pour EDF et le gouvernement, le bleu et le vert, et qui se prénomme Hercule. C’est du moins le nom du projet d’évolution de la structure d’EDF. Les prochains mois seront donc déterminants pour le marché de l’électricité en France au vu des nombreuses décisions à prendre qui pourraient bousculer l’ordre établi et impacter le portefeuille des français.

Par Armel de la Meslière et Julien Henault, Mazars Énergie et Environnement / DR, publié le 30 mars 2020

Notes :

  • NDLR : B2C est un marché entre producteur et consommateur final
  • NDLR : dépenses d’investissement de capital

https://www.environnement-magazine.fr/energie/article/2020/03/30/128529/tribune-fourniture-electricite-qui-profite-electron

NDLR : pour rappel, l’ordinateur du site de la présente revue de presse Nucléaire Infos est alimenté par de l’électricité garantie 100 % d’origine renouvelable par Enercoop