MENACE NUCLÉAIRE CHINOISE ? L’ALARMISME IRRÉFLÉCHI DES FAUCONS AMÉRICAINS

Dans le cadre de leur campagne d’agitation en faveur d’une intensification de la rivalité avec le gouvernement chinois, les faucons contre la Chine feignent de s’intéresser à la maîtrise des armements afin de pouvoir se livrer à un alarmisme irréfléchi sur un renforcement nucléaire chinois essentiellement imaginaire.

Selon les estimations du gouvernement américain, la Chine possède moins de 300 armes nucléaires, et il n’y a aucune raison de penser qu’elle cherche à augmenter ce nombre de manière significative. Des faucons comme le sénateur Tom Cotton (Républicain-Arkansas) prétendent que la Chine a l’intention d’atteindre la parité avec les États-Unis et que leur gouvernement travaille à une expansion massive et secrète de leur arsenal nucléaire, mais ils n’ont aucune preuve à l’appui de leurs folles accusations. Ces critiques espèrent effrayer les Américains au sujet des armes nucléaires chinoises afin d’obtenir un soutien pour une politique anti-chinoise plus agressive et de justifier des dépenses énormes et inutiles pour de nouvelles armes nucléaires.

L’administration Biden devra faire la sourde oreille et chercher des moyens d’engager la Chine de manière constructive sur le contrôle des armements afin d’arrêter une future course aux armements avant qu’elle ne commence.

L’intérêt des faucons pour le contrôle des armements avec la Chine est, comme toujours, fallacieux. Au cours de la dernière année de la présidence de Trump, l’envoyé américain pour le contrôle des armements, Marshall Billingslea, a insisté pour que la Chine soit incluse dans les discussions relatives à la prolongation du New START, le traité de réduction des armements entre les États-Unis et la Russie qui devait expirer en février 2021. L’inclusion de la Chine dans ces discussions n’a jamais eu de sens en raison de la taille bien plus réduite de l’arsenal chinois, et Pékin n’a naturellement pas voulu participer aux négociations.

Il était évident pour de nombreux experts en contrôle des armements à l’époque que l’effort pour inclure la Chine était un moyen de retarder le renouvellement du New START et de fournir une excuse pour laisser le traité mourir. Les alarmes de l’administration Trump à propos de la Chine sur cette question étaient clairement faites de mauvaise foi, et c’est ainsi que la Chine les a perçues. New START a survécu grâce à Biden, mais le désir des faucons d’attiser la peur d’un renforcement chinois exagéré n’a pas disparue.

Le sénateur Cotton a parlé au nom des faucons contre la Chine au Congrès lorsqu’il a lancé l’idée saugrenue que la Chine pourrait bientôt surpasser nos capacités nucléaires stratégiques. Le sénateur Cotton a demandé à l’amiral Philip Davidson si la Chine « pourrait avoir une capacité nucléaire supérieure à celle des Etats-Unis avant la fin de cette décennie. » Davidson a répondu que cela pourrait arriver, mais seulement si la Chine quadruplait la taille de son arsenal dans un avenir proche. En fait, même si la Chine quadruplait le nombre d’armes nucléaires dont elle dispose, elle aurait toujours beaucoup moins que les 1 550 ogives que les États-Unis déploient dans le cadre des limites du New START.

La tentative de Cotton concernant une montée des menaces n’a fait qu’exposer sa propre ignorance et son opportunisme. Comme l’a fait remarquer David Axe après la publication de cet échange, « À moins que Davidson ne sache – et pour une raison quelconque ait choisi de révéler – quelque chose de nouveau sur le stock de Pékin, il a en fait sous-estimé l’avantage atomique des États-Unis. »

Il est peu probable que la Chine se lance soudainement dans une augmentation massive et coûteuse de la taille de son arsenal. Comme l’expliquait David Logan l’année dernière dans un excellent article déboulonnant les mythes sur les armes nucléaires chinoises, « la Chine ne dispose pas des matières fissiles nécessaires pour construire un arsenal nucléaire nettement plus important. »

Le manque de preuves et de matières fissiles n’a pas empêché les va-t’-en guerre en puissance d’une nouvelle Guerre froide de traiter une accumulation majeure comme si c’était un fait. Hal Brands a déclaré l’année dernière que « ce ne serait pas une nouvelle Guerre froide sans une accélération de la course aux armements nucléaires. »

Une telle course aux armements n’existe pas encore, mais il ressort clairement de cette rhétorique surchauffée que les faucons de la Chine souhaitent désespérément qu’il y en ait une. Il est possible que la Chine double la taille de son arsenal actuel au cours de la prochaine décennie, mais il n’y a pas lieu de s’alarmer. Jeffrey Lewis, expert en contrôle des armements, a observé que l’arsenal nucléaire de la Chine est assez limité : « Nous devrions nous demander pourquoi le programme d’armement nucléaire de Pékin a été si limité et comment le maintenir ainsi. » Gonfler la menace que représente l’arsenal chinois est à la fois trompeur et dangereux car cela pourrait conduire à des politiques provocatrices qui transformeraient le mythe d’un renforcement chinois en une réalité.

Si Washington voulait sérieusement engager la Chine dans des discussions bilatérales sur la stabilité stratégique, il devrait faire quelque chose qui est totalement sacrilège pour les faucons : faire des concessions sur la défense antimissile. Si les États-Unis ne veulent pas encourager la Chine à poursuivre son développement nucléaire, ils devraient s’abstenir de poursuivre la construction de systèmes de défense antimissile en Asie de l’Est. Étant donné que l’arsenal chinois est relativement faible, les Chinois ne manqueront pas de considérer les défenses antimissiles, même peu fiables, comme une menace potentielle et de réagir en conséquence.

Tong Zhao, chercheur principal au Carnegie-Tsinghua Center for Global Policy, a lancé cet avertissement dans un rapport l’été dernier : « Si elle n’est pas traitée, cette question continuera à alimenter l’inquiétude de la Chine quant à sa dissuasion nucléaire et à perturber gravement la stabilité de la relation nucléaire bilatérale. » Les partisans américains de la défense antimissile ont longtemps refusé de voir pourquoi les autres États dotés d’armes nucléaires la considèrent comme si déstabilisante, mais dans la mesure où d’autres gouvernements croient que le gâchis de la défense antimissile représente une parade efficace à leurs arsenaux, ils vont supposer qu’elle les désavantage encore plus.

Il y a quatre ans, nous avons vu à quel point le gouvernement chinois est sensible sur cette question lorsqu’il a lancé une guerre économique contre la Corée du Sud en raison de la volonté de Séoul d’autoriser un système de défense antimissile terrestre THAAD sur son territoire. Alors que le système THAAD est officiellement destiné à se prémunir contre les missiles nord-coréens, la Chine s’oppose au système en raison du radar et du potentiel de collecte de renseignements qui l’accompagnent. Si les États-Unis étaient disposés à retirer ces systèmes de la région dans le cadre d’un accord avec la Chine, cela pourrait introduire une plus grande stabilité et prévisibilité dans les relations américano-chinoises et supprimer une irritation dans les relations entre la Chine et la Corée du Sud.

La Corée du Sud a déjà payé un lourd tribut économique pour avoir autorisé le système THAAD sur son territoire, et les États-Unis n’ont rien fait pour la soutenir ou la dédommager des coûts que la Chine lui a imposés. Trouver un compromis en matière de contrôle des armements sur la défense antimissile pourrait servir les intérêts des trois pays et contribuer à réparer notre négligence à l’égard d’un allié.

S’il est toujours insensé de faire entrer la Chine dans le programme américano-russe de contrôle des armements, il pourrait être possible de parvenir à un compromis avec la Chine sur des questions spécifiques à la relation américano-chinoise et à la sécurité régionale de l’Asie de l’Est. Il ne fait aucun doute qu’il y aurait une opposition politique intense à tout accord de contrôle des armements entre les États-Unis et la Chine, et il est peu probable que les conditions soient favorables à des négociations dans un avenir immédiat. Néanmoins, les États-Unis devraient faire un effort sérieux pour s’engager sur cette question afin de créer une plus grande transparence entre nos gouvernements et de réduire les tensions générales.

Il faudra un certain temps avant que les séquelles de la tentative cynique de l’administration Trump d’utiliser la Chine comme diversion l’année dernière ne s’estompent, mais Biden devrait être prêt à saisir l’opportunité une fois qu’elle se présentera. Si les États-Unis et la Chine veulent gérer avec succès les tensions dans leurs relations et éviter un conflit entre grandes puissances, le contrôle des armes est un bon point de départ.

Source : Responsible Statecraft, Daniel Larison, 08-04-2021

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Publié le 4 mai 2021

Photos en titre : Le sénateur Tom Cotton (Moneymaker Anna / Pool / ABACA via Reuters Connect); explosion d’une bombe nucléaire (Shutterstock / Romolo Tavani)

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