VALLÉE DU RHÔNE : LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE ET LES SÉCHERESSES CYCLIQUES SAISONNIÈRES AUGMENTENT LA MENACE ATOMIQUE DU TRICASTIN ET DE CRUAS

Non le nucléaire n’est pas la réponse au dérèglement climatique n’en déplaise aux prétendus « écologistes pour le nucléaire » menés tambour battant et oriflammes au vent par le nucléocrate polytechnicien formé à la « French American Fondation » Jancovici. Bien au contraire : maintenir le nucléaire alors que sécheresses cycliques et réchauffement climatique impactent les cours d’eau est une aberration et une démoniaque position.

Revue de détail pour l’un des plus grands fleuves de France, le Rhône, où près de quarante installations nucléaires dont 17 réacteurs atomiques sont venues le défigurer, le pomper, le polluer et le menacer. Le fleuve est officiellement reconnu par l’État comme pollué.

Pour pouvoir fonctionner, un réacteur nucléaire a besoin d’eau, de beaucoup d’eau. Pour se refroidir en pompant en amont l’eau du fleuve ou de la mer le bordant puis de rejeter un aval cette eau prélevée et devenue contaminée au contact des installations radioactives. Sans cela : pas d’électricité d’origine nucléaire.  Au passage l’eau froide injectée surchauffée à près de 300° par la réaction atomique se transformera en vapeur dans un système de turbine (Générateur de vapeur/GV) entraînant des alternateurs qui produiront de l’électricité.

Principe idiot évidemment, élaboré par les technos amoureux de la destruction atomique, pour chauffer de l’eau comme le faisaient le gaz, le fuel, le bois ou le charbon. Car la turbine génère du mouvement à partir de deux températures (thermodynamique) :

. une source chaude (le circuit primaire de la centrale, lui-même chauffé par la réaction nucléaire) et

. une source froide (un fleuve, un océan ou même l’atmosphère).

Or si la température de la source froide augmente, le rendement de la centrale diminue et pour la même quantité de produits de fission atomique (combustible nucléaire) on produit moins d’électricité.

Dans cette conception nucléaire de la production d’électricité la moindre variation est donc un problème. Le nucléaire est plus vulnérable que n’importe quel autre système de production.

Réchauffement, sécheresses, inondations, débit et niveau d’eau en baisse, risque de défaillances en cascade

Comme les sécheresses font baisser le débit des fleuves le gros point faible des installations nucléaires – le refroidissement – se trouve décuplé. Impossible de pomper suffisamment d’eau. Et s’il n’y a plus assez d’eau pour le refroidissement de la turbine celle-ci ne peut plus fonctionner. Pas de solution autre possible… Et si l’eau vient en plus à manquer pour le refroidissement du réacteur : c’est l’explosion assurée. Et comme il existe aussi des sécheresses d’hiver (tous les agriculteurs vous le diront) en cette période où la France consomme le plus d’électricité : le problème n’est pas que saisonnier et estival.

Si des températures élevées posent un problème en soit pour les centrales nucléaires ce sont aussi des températures plus élevées que celles pour lesquelles l’installation a été conçue – autrement dit : le réchauffement – qui menacent. Concrètement le rendement et la disponibilité des centrales nucléaires baissent avec l’augmentation des températures. L’installation nucléaire est de moins en moins apte à répondre aux besoins de fourniture d’électricité tandis que sa rentabilité financière chute et que le danger augmente.

Et comme dans le sud-est élargi (de Dijon au nord à la Méditerranée au sud et de Toulouse à l’ouest aux Alpes à l’est) les centrales atomiques dépendent d’un seul et unique cours d’eau – le Rhône* – elles sont simultanément exposées aux mêmes contraintes hydrologiques et thermiques. Un débit significativement très bas du Rhône obligerait à arrêter 3 réacteurs puis 6 voire 8 ou la totalité. Le réseau électrique centralisé ne serait peut-être pas en mesure d’acheminer dans ces régions l’électricité nécessaire au maintien de la sécurité.

Près d’une quarantaine d’installations nucléaires, dont pas moins de 17 réacteurs atomiques sont situées sur les rives du Rhône, prélèvent son eau pour assurer leur refroidissement et y rejettent leurs effluents chimiques et radioactifs : ceux des centrales nucléaires du Bugey, de Saint-Alban, Cruas, du Tricastin et du site nucléaire de Marcoule. Jusqu’en 1997, le surgénérateur Superphénix (Centrale nucléaire de Creys-Malville) a également sévit sur les rives du Rhône avant d’entrer en phase de démantèlement.

Outre les sécheresses et les canicules, des événements climatiques extrêmes, des inondations, des tempêtes peuvent perturber le fonctionnement de n’importe qu’elle centrale nucléaire notamment sur ses équipements moins bien protégés (transformateurs, portes d’accès, bâtiments annexes,…) ou encore en bouchant les prises d’eau par des débris lors d’une crue tel celle à Cruas en décembre 2003 où le débit du Rhône atteignit 11 500 m3/s. Les dégâts furent dramatiques dans la plaine du Bas-Rhône (au sud de Tarascon) les digues ayant rompu tout comme celles au nord d’Arles,  toute l’agglomération construite au nord-est de la cité est sous les eaux, on compte plus de 8 000 sinistrés tandis que plus au sud, d’autres digues cèdent en aval de Fourques sur la rive droite du Petit Rhône, la Petite Camargue jusqu’à Aigues-Mortes est submergée comme lors des inondations de novembre 1840.

Et si en plus le réseau électrique, les routes, les télécommunications sont fragilisés ou détruits…

La faune et la flore impactées négativement par les centrales nucléaires d’autant que EDF bénéficie en plus de dérogations variées

Les centrales atomiques situées sur des cours d’eau ne sont pas autorisées à réchauffer l’eau de plus de 1.5°C et/ou à élever la température de l’eau en aval au-delà de 28°C pour protéger la faune et la flore en aval qui déjà au quotidien morfle beaucoup. Si en période de fortes chaleurs la température en amont est déjà supérieure à celle qui est autorisée en aval, l’exploitant n’a pas d’autre choix que d’arrêter des réacteurs. Sauf si… EDF demande une dérogation en estimant que cela mettrait en danger la sécurité d’approvisionnement.

Ce problème est moins sensible lorsqu’il y des tours aéroréfrigérantes qui permettent de refroidir une turbine en faisant beaucoup moins appel à de l’eau venant de l’extérieur. Moins sensibles aux vagues de chaleurs mais consommant beaucoup plus d’eau et problématique en cas de sécheresse, puisque l’eau utilisée pour le refroidissement est évaporée (gaz à effet de serre) et n’est pas retournée au fleuve (1).

Le Rhône est officiellement reconnu comme pollué par l’État français aussi par les polychloro-biphényles (PCB) provenant des transformateurs EDF, sa température moyenne tend à augmenter (+1 à +2 °C sur 30 ans pour les moyennes annuelles), de même que celle de ses affluents, le réchauffement le plus important se produisant au printemps et en été. Une eau qui se réchauffe perd une partie de sa capacité à conserver son oxygène dissous.

Tricastin et Cruas fragilisés aussi par le réchauffement climatique

Pour la centrale du Tricastin (Vaucluse-Drôme) les rejets thermiques des réacteurs nucléaires ne doivent pas conduire – après mélange en aval de la centrale avec l’eau du canal de Donzère-Mondragon et en condition climatique normale – à plus de 28 °C pour la température moyenne journalière. Autrement dit une petite pointe au-delà est de fait possible si, après, les rejets passent sous les 28°. L’exploitant peu donc bricoler sa moyenne sur la journée et tant pis pour le biotope. Une dérogation qui ne dit pas son nom.

D’autant que, subtilité de langage et bricolage technique, l’échauffement moyen journalier du canal entre l’amont et l’aval du rejet ne doit pas dépasser 4 °C…. sauf si le débit du canal est inférieur à 480 m³/s en moyenne journalière. Dans ce cas EDF peut aller jusqu’à + 6 °C en moyenne journalière. Et pour ne pas effaroucher les exploitants nucléaristes : lorsque les conditions climatiques sont « exceptionnelles » (une notion bien vague) les rejets thermiques peuvent montés jusqu’à : 29 °C pour la température moyenne journalière du canal en aval après mélange (3 °C pour l’échauffement moyen journalier du canal entre l’amont et l’aval du rejet). Quitte à s’abriter derrière la sécurité d’alimentation de l’usine EURODIF/Orano-Areva d’enrichissement de l’uranium. (2)

Pour la centrale nucléaire de Cruas-Meysse (Ardèche) la limite d’échauffement de l’eau par les rejets thermiques est aussi fixée à 28°C en conditions climatiques normales tandis que l’échauffement moyen journalier après mélange des effluents dans le Rhône ne doit pas dépasser 1 °C. Pour autant, là aussi, que les conditions climatiques exceptionnelles le permettent sinon c’est l’autorisation jusqu’à 29 °C. (3)

Le 28 juillet 2011 la centrale atomique de Cruas passait aux travaux pratiques de terrain. L’ASN « Considérant les débits du Rhône historiquement bas constatés au droit de la centrale nucléaire de Cruas-Meysse » (4) EDF était sommé de « reporter les rejets (radioactifs liquides) à un moment où le débit du Rhône est supérieur à 500 m3/s » et de stocker sur place les liquides mortels tant qu’il y a de la place dans les réservoirs T à concurrence de 60% et dans les réservoirs Ex à concurrence de 75%. Au-delà, pour ne pas mettre à l’arrêt les réacteurs et éviter l’emballement atomique, le droit à polluer était ré-ouvert.

En 2018, quatre réacteurs nucléaires refroidis par le Rhône ont ainsi dû être mis à l’arrêt pour cette raison. Les réacteurs nucléaires de Cruas et du Tricastin ont été mis à l’arrêt pendant plus de jours cumulés en 2019 et 2020 tant pour les pannes, défaillances, rechargements de produits de fission atomique que pour des raisons d’atteinte et menaces naturelles à la sécurité. Plus à l’Est, Golfech sur la Garonne n’y a échappé que grâce à une dérogation demandée par RTE au nom de la sécurité de l’approvisionnement en électricité.

Graves variations dans les débits actuels et pour le niveau général du Rhône dans les décennies à venir. Opposition d’intérêt entre nucléaire, agriculteurs, usagers domestiques, navigants, barrages hydo-électriques.

Depuis, chaque année apporte chacune une confirmation, qu’Élisabeth Ayrault, Pdg de la Compagnie Nationale du Rhône (CNR) qui exploite et assure la gestion du fleuve ainsi que la production d’électricité hydraulique, explicite : nous constatons « de graves variations dans ses débits » et nous allons vers « une réduction de son niveau général dans les décennies à venir » (5). Pour l’instant un accord a été conclu avec la Suisse pour qu’ils lâchent de l’eau du lac Léman dans le Rhône lors d’étiage à haut risque (ce qui est arrivé en 2019). Mais les suisses souhaitent naturellement garder leurs eaux pour leurs propres besoins. Et comme les glaciers fondent à toute vitesse – comme ceux des Alpes qui auront disparu d’ici à la fin du siècle – leur eau n’arrivera plus, les sécheresses seront terribles. Le Rhône aura perdu sa source première, le glacier de la Furka.

L’eau du Rhône va devenir de plus en plus rare d’autant que l’artificialisation des sols notamment agricoles fait que, l’eau ne s’infiltrant plus, les pluies ruissellent et arrivent bouillonnantes dans le Rhône (provoquant ponctuellement des débordements). C’est une eau perdue qui n’alimente plus les écosystèmes et part directement à la mer.

Or dans la gestion de l’eau, la centrale nucléaire est un furoncle au cœur des utilisateurs naturels de l’eau en amont et en aval tels les barrages hydroélectriques, les agriculteurs, les navigants, les usagers domestiques et les industriels,… Et l’écluse gigantesque de Bollène (la plus haute d’Europe) qui régule à ce niveau le débit du canal de dérivation est aussi impactée. 1 million 900 000 personnes vivent sous la menace des centrales atomiques du Tricastin et de Cruas. Le conflit d’intérêt est sous-jacent. Non seulement pour le prélèvement de l’eau et l’usage hydroélectrique mais aussi parce que les effluents chimiques dangereux et radioactifs rejetés par les réacteurs atomiques – tels le tritium, l’iode, les détergents, … – se trouvent en sur-volumes et concentrations encore plus contaminantes lorsque le débit du fleuve est faible.

La patronne de la CNR n’est pas optimiste : « Par moments, on n’arrive déjà plus à servir tout le monde… Il va falloir arbitrer la répartition entre les différents usages : l’eau potable, les besoins de la nature, l’agriculture, la navigation, l’hydroélectricité, les centrales nucléaires. Je pense qu’il y aura des guerres de l’eau partout sur la planète, et autour du Rhône… Il faut rétablir, dès aujourd’hui, l’équilibre de ces écosystèmes. » (5)

Le changement climatique a donc déjà un impact sur le Rhône. Si les fleuves ont toujours connu des périodes de hautes et de basses eaux, le débit général du Rhône baisse et le niveau tend vers une réduction de -10 % à -40 % mais avec des pics très importants en hausse comme en baisse. C’est le yoyo illustré par des étiages (période où le niveau d’eau est très bas) qui durent jusqu’en novembre ou alors ont lieu en janvier.

Le nucléaire n’a plus rien à faire là dans cette situation.

Jean-Pierre Seignon

* Le Rhône, long de 812 kilomètres parcourt un tiers (290 km) en Suisse se jetant dans le Léman pour en sortir à Genève et deux tiers (522 km, selon l’Encyclopédie Larousse, ou 545 km, selon le Sandre) en France. Il prend sa source dans le glacier du Rhône, en Suisse, à une altitude de 2 209 m, à l’extrémité orientale du Valais, dans le massif des Alpes uranaises.

Il traverse les régions d’Auvergne-Rhône-Alpes, d’Occitanie, de Provence-Alpes-Côte d’Azur et termine son cours dans le delta de Camargue pour se jeter dans la mer Méditerranée. Port-Saint-Louis-du-Rhône est la dernière ville traversée par le Rhône. Il s’étend 97 800 km2, dont 90 000 km2 en France, soit environ 17 % de la superficie de la France métropolitaine, et 7 800 km2 en Suisse, soit 18,89 % de la superficie de la Suisse.

NOTES

  1. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000019277942&categorieLien=id
  2. Le 5ème rapport du GIEC se contente de mentionner parmi les « vulnérabilités clés » pour le continent européen mais sans apporter plus de détails.
  3. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000032495706&categorieLien=id
  4. interview du 2 août 2020 au journal « Libération»

Partagez !

Par Rédaction, publié le dimanche 30 août 2020 à 00h27

http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/index.php?post/2020/08/30/Vallee-du-Rhone_le-rechauffement-climatique-et-les-secheresses-cycliques-saisonniaires-augmentent-la-menace-atomique-du-Tricastin-et-de-Cruas