NUCLÉAIRE. EDF RECHERCHE DE NOUVELLES CORROSIONS SUR SES RÉACTEURS, UNE VAGUE D’ARRÊTS À PRÉVOIR

EDF est désormais à la recherche de nouvelles traces de corrosion anormale, sur un type de circuit différent de celui qui s’est déjà révélé défectueux sur les centrales de Civaux (Vienne), Chooz (Ardennes), Penly (Seine-Maritime) et sept autres centrales. EDF a admis, ce 15 février, que les recherches sont étendues au « circuit de refroidissement du réacteur à l’arrêt », ainsi qu’à d’autres. Les contrôles supposent un arrêt de chaque réacteur d’au moins cinq semaines, sans doute davantage.

C’est une vague d’arrêts imprévus d’au moins cinq semaines, mais sans doute davantage, qui est susceptible de toucher une part encore non précisée des 56 réacteurs nucléaires d’EDF, dans le cadre de la recherche de corrosions anormales sur plusieurs circuits.

On connaissait déjà les cas de corrosion détectés d’abord sur le réacteur 1 de Civaux (Vienne, 1450 MW, le type le plus récent du parc français), dans le cadre de sa deuxième visite décennale, et signalé par EDF le 21 octobre 2021. Il a déclenché des arrêts imprévus ou le prolongement d’arrêts prévus pour le deuxième réacteur de Civaux, les deux de Chooz (Ardennes, eux aussi de 1450 MW), ainsi que celui de Penly 1 (Seine-Maritime) qui est, lui, d’un type plus ancien, de 1 300 MW. Pour tous ces réacteurs, le problème concerne le circuit d’injection de sécurité (RIS, dans la terminologie d’EDF), un circuit annexe du circuit primaire principal des réacteurs.

Cette liste a été étendue par EDF, le 8 février, à Bugey 3 (Ain), Flamanville 1 et 2 (Manche) dans le cadre d’arrêts programmés, et à Chinon 3 (Indre-et-Loire), Cattenom 3 (Moselle) et Bugey 4, dans le cadre d’arrêts spécifiques. Ceci a ramené la prévision de production d’électricité d’EDF en 2022 à son plus bas niveau depuis 30 ans. On note au passage qu’avec les centrales de Bugey, Flamanville, Chinon, qui sont des 900 MW, le type le plus ancien, toutes les familles de réacteurs du parc français sont concernées.

Un circuit de refroidissement également concerné

On a appris en fin de semaine dernière, de source proche du dossier, qu’un semblable problème de corrosion est désormais également recherché sur un autre circuit, le circuit de refroidissement du réacteur à l’arrêt (RRA). C’est lui qui sert à refroidir le cœur à chaque fois que le réacteur est stoppé, notamment pour le changement de combustible.

EDF a confirmé, ce mardi 15 février, que « des contrôles sur le RRA et sur d’autres circuits sont effectivement menés à Civaux et Chooz. » EDF, qui n’est pas disert sur ce sujet, ne mentionne que ces deux centrales, mais rien ne permet d’affirmer qu’elles seront les seules concernées, le problème semblant d’ordre «générique», de source proche du dossier, comme pour les corrosions constatées sur les circuits Ris.

Pour des raisons techniques, ils ne peuvent être réalisés qu’à l’arrêt, selon une méthode encore en cours d’amélioration, la détection par ultrasons n’étant pas menée, jusqu’à présent, dans le but de rechercher cette « corrosion sous contrainte » (CSC), mais seulement les dommages causés par les effets de la chaleur sur le métal. La CSC n’était tout simplement pas censée apparaître dans des tuyaux d’inox aux parois de 2 à 3 cm d’épaisseur dont les caractéristiques de fabrication et de soudage excluaient un tel risque. Or à Civaux, ce sont des fissures à 5 à 6 mm de profondeur qui sont apparues dans ce circuit transportant une eau chargée de bore et d’additifs chimiques, à 155 bars de pression et une température de près de 300°.

La « corrosion sous contrainte » est particulièrement pernicieuse, car elle peut survenir après 10, 20, 30 ans »,​indique Karine Herviou, directrice générale adjointe de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, chargée du pôle « Sûreté des installations et systèmes nucléaires ». Le phénomène – propre aux canalisations sous pression exposées à un fluide agressif – est connu dans l’industrie. Mais il est inattendu sur ce type de circuit », ce qui expliquerait qu’il n’ait pas fait jusqu’à présent l’objet d’inspections dédiées.

Plusieurs mois, en cas de remplacement des circuits

À Civaux, ce n’est qu’après avoir sectionné les tuyaux suspects et les avoir inspectés de l’intérieur que l’on a pu observer des fissures que la technique de détection par ultrasons utilisée ne permettait que de soupçonner.

Ces fissures surviennent sur la zone de métal qui est chauffée lors du soudage, en amont de la soudure elle-même, précise Karine Herviou. La fragilisation du métal lors du soudage est, là encore, un phénomène connu, supposé avoir été maîtrisé par les sous-traitants d’EDF.

Combien de temps dureront les arrêts ? « Au moins cinq semaines pour chaque réacteur », indiquait, ce mardi 15 février, EDF. Mais il ne s’agit là que de la durée nécessaire à l’analyse par ultrasons des circuits RIS.

Il faut y ajouter, en cas de détection d’anomalie, le temps de la découpe des portions de circuit suspectes et leur remplacement, ce qui semble devoir prendre plusieurs mois. De plus, on sait maintenant qu’EDF effectue les mêmes recherches pour le RRA et d’autres circuits.

Un réexamen des contrôles antérieurs

Combien de réacteurs concernés ? EDF, qui diffuse les informations de manière laconique, s’en tient à ceux mentionnés ci-dessus et précise que les prochains arrêts non prévus seront priorisés​en fonction du réexamen, encore en cours, des contrôles par ultrasons réalisés lors des dernières visites décennales, afin de repérer ce qui, à l’époque avait été mal interprété. Tous les arrêts seront annoncés, comme le veut la réglementation, sur le site dédié de RTE – filiale d’EDF chargée d’assurer l’équilibre entre la demande et la production d’électricité -, assez peu ergonomique.

EDF assure que « la recherche par ultrasons est la seule technique dont les développements permettraient de connaître avec précision la profondeur des défauts ».

Mais il n’exclut aucune solution a priori et « travaille au développement d’autres techniques, notamment des inspections par des robots à l’intérieur des tuyauteries ».

Alors que tous ces récents développements n’étaient pas encore connus, RTE indiquait, début février, que la situation du réseau serait tendue fin mars.

Au risque, dans le cas où une vague de froid s’installerait durablement en France, de devoir inciter les particuliers à réduire leur consommation. Et même d’organiser des coupures ponctuelles d’approvisionnement de la dizaine d’usines françaises très grosses consommatrices d’électricité. Ce qui serait une première en France.

Du plus mauvais effet, alors que le président de la République Emmanuel Macron vient d’opérer un revirement de sa stratégie énergétique en annonçant, le 10 février 2022, son intention de prolonger au maximum l’activité de toutes les centrales en service et de passer commande de six à quatorze des EPR d’un nouveau type que lui propose EDF.

Par André THOMAS (Ouest-France), publié le 15/02/2022 à 17h38, modifié le 15/02/2022 à 17h52

Photo en titre : Les deux réacteurs 1 et 2 de Flamanville font partie de ceux sur lesquels des traces anormales de corrosion sont recherchées sur des circuits de sécurité. | OUEST-FRANCE

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