« LA RELANCE DU NUCLÉAIRE PAR EMMANUEL MACRON NE GARANTIT EN RIEN NOTRE INDÉPENDANCE ÉNERGÉTIQUE »

La France n’est pas moins dépendante de l’étranger pour ses approvisionnements en uranium que pour ceux du gaz et du pétrole, rappelle, dans une tribune au « Monde », un collectif de chercheurs, parmi lesquels le socio-anthropologue Philippe Lavigne Delville.

C’est une nouvelle fois au nom de « l’indépendance énergétique de la France » qu’Emmanuel Macron a annoncé, le 9 novembre 2021, sa décision de relancer la filière nucléaire et de construire une série d’EPR. Décision confirmée et précisée le 10 février.

Nous ne nous focaliserons pas sur les interrogations fortes qui pèsent sur cette décision : les énergies renouvelables sont déjà moins onéreuses que le nucléaire, et l’EPR n’a pas fait, loin s’en faut, ses preuves (retards conséquents, malfaçons nombreuses), alors que ses coûts et ses surcoûts de production sont plus élevés que ceux des énergies renouvelables.

La question des déchets nucléaires n’est pas non plus réglée, et les importantes sommes nécessaires à la rénovation des centrales actuelles, dont plusieurs [réacteurs] sont à l’arrêt pour des problèmes techniques ou de maintenance, seront forcément utilisées au détriment de l’investissement dans le renouvelable. Enfin, les longs délais de construction des EPR ne répondent pas à l’urgence d’une substitution la plus rapide possible du pétrole comme du gaz, nécessaire pour faire face au dérèglement climatique.

Nous n’insisterons pas non plus sur la façon dont le président a pris sa décision, particulièrement opaque sur un enjeu qui pourtant engage la société sur le long terme : son choix était manifestement fait avant la publication, en octobre 2021, du rapport « Futurs énergétiques 2050 » de RTE (Réseau de transport d’électricité). Celui-ci n’a, d’ailleurs, pas fait l’objet des débats promis de façon approfondie : le scénario 100 % renouvelable n’a même pas été développé dans l’étude, ce qui en dit long sur des choix déjà tranchés et sur la conception de la décision publique.

Uranium importé

En tant que chercheurs, universitaires et experts ayant une connaissance approfondie du Niger, c’est un autre point, certes moins débattu dans l’espace public, que nous voulons contester : celui de l’« indépendance énergétique de la France » que permettrait le nucléaire. Ce mensonge repose sur un postulat stratégiquement contestable : la France contrôlerait le prix de l’uranium produit par Areva (devenu Orano en 2018), au Niger comme ailleurs.

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Le pic de production a été atteint en France dans les années 1980 et la dernière mine d’uranium a été fermée en 2001. Cent pour cent de l’uranium utilisé chaque année par nos centrales (soit de 8 000 à 9 000 tonnes) est donc importé et provient du Niger, du Kazakhstan, d’Ouzbékistan, du Canada et d’Australie. Dans ces conditions, comment peut-on parler d’indépendance énergétique ? Il doit être, au contraire, très clair que nous sommes aussi dépendants de l’étranger pour l’uranium que pour le gaz et le pétrole.

Peut-on faire comme si le marché de l’uranium était différent de celui de ces hydrocarbures ? Certes, il diffère dans la mesure où l’uranium est un marché sensible en raison de l’utilisation militaire qui peut en être faite. Aussi parce que les affaires se traitent sous forme de contrats interétatiques et non de ventes libres. Mais, pour le reste, l’analyse de l’évolution du cours de l’uranium montre qu’il fluctue comme les autres matières premières, tantôt flambant comme le pétrole (au milieu des années 1970 puis en 2007), tantôt chutant fortement comme ce fut le cas après l’accident survenu à la centrale japonaise de Fukushima (le 11 mars 2011).

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Les pays producteurs, comme le Kazakhstan, la Namibie, le Niger ou l’Ouzbékistan, ont bien intégré ces fluctuations en substituant aux anciens contrats à prix fixe imposés par les multinationales des accords prévoyant leur révision annuelle. Plus encore, ils pourraient se concerter sur le modèle de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) afin d’imposer une augmentation brutale des prix, surtout si la demande est soutenue, ce qui risque fort d’être le cas si l’initiative française est suivie par d’autres pays. Sans compter que les besoins de la Chine et d’autres pays émergents sont énormes.

Impact sanitaire

Le Niger, qui fut longtemps le pays le plus pauvre de la planète, était considéré comme la chasse gardée de la France. Sa situation est révélatrice de ce nouveau type de marché où l’ancienne puissance coloniale a eu le monopole pendant près de quarante ans. Les négociations sur l’attribution du site d’Imouraren à Areva (2007) avaient donné lieu à des échanges tendus entre les présidents Mamadou Tandja et Nicolas Sarkozy. La Chine, qui entendait remporter le marché, s’était alors vu attribuer le petit gisement d’Azelik. De son côté, la société canadienne GoviEx mettra prochainement en exploitation le site prometteur de Madaouela. Le Niger dispose donc de capacités de négociation accrues grâce à ses partenaires désormais variés, et ses cadres ne sont plus inféodés à la France comme par le passé.

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N’oublions pas non plus la question des conditions d’exploitation des mines et leur impact sanitaire. L’exploitation à ciel ouvert de la mine d’Arlit, au Niger, occasionne de graves pollutions par les poussières et entraîne l’abandon de matériel et des montagnes de déchets radioactifs, dont les effets sur les populations sont dénoncés par des organismes indépendants et les populations.

La relance du nucléaire par le président français ne garantit donc en rien notre indépendance énergétique, elle ne fait que diversifier les importations, au prix d’autres dépendances et d’autres risques, notamment pour la population et les générations futures. La vraie indépendance ne serait-elle pas plutôt à chercher dans un choix clair pour la sobriété énergétique et les énergies renouvelables ?

Par Le Collectif composé de : Emmanuel Grégoire, géographe, directeur de recherche émérite à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ; Eric Hahonou, socio-anthropologue, université de Roskilde (Danemark) ; Philippe Lavigne Delville, socio-anthropologue, directeur de recherche IRD ; Anne Le Bissonnais, socio-économiste, consultante ; André Marty, sociologue, expert à l’Institut de recherche et d’applications des méthodes de développement (IRAM) ; Jean-Louis Rajot, pédologue, chargé de recherche IRD.

Publié le 22 février 2022 à 02h33, mis à jour à 07h05

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