Jan 17

COMMENT EXPLIQUER QU’EN 2017, EDF NE SOIT TOUJOURS PAS CAPABLE DE JUSTIFIER LES COUPURES D’ÉLECTRICITÉ?

HuffingtonDepuis quelques heures, EDF a communiqué abondamment sur les risques de pénurie d’électricité en raison du froid et des pointes de consommation que celui-ci risquait de générer. Comment expliquer que dans un pays théoriquement en surcapacité (puisque nous disposons environ de huit réacteurs de plus que ce dont nous avons besoin) nous en soyons arrivés à une telle situation?

Elle résulte d’une double conjonction. D’une part, une addiction au chauffage électrique, en particulier dans les logements sociaux, conduite à la demande de l’État et surtout d’EDF pour écouler l’électricité produite par les centrales nucléaires, et ce de manière constante. Rappelons que lorsqu’il y a une pointe de consommation électrique en Europe l’hiver, la moitié de la pointe est due à la France qui est une exception en Europe au très mauvais sens du terme. Cette addiction au chauffage électrique, constamment encouragée par le législateur, pour les mêmes raisons, a des conséquences sociales extrêmement lourdes puisqu’elle renforce la précarité énergétique et les charges des locataires. S’ajoute à cela un retard massif de la France en matière d’efficacité énergétique, sans même parler de sobriété énergétique. En effet, jusqu’à ces toutes récentes années, la France a refusé énergiquement de mettre en place une politique de maîtrise de l’énergie ce qui explique qu’un ménage français consomme aujourd’hui 35 % de plus d’électricité qu’un ménage allemand équivalent. Cette politique est bien entendue tout à fait volontaire c’est-à-dire destinée à permettre la consommation d’une électricité permanente qu’il était impossible de stocker. La mise en place au demeurant très discutable, car faite dans l’intérêt unique d’EDF et non des consommateurs, des compteurs Linky et les premières campagnes en faveur de la sobriété énergétique arrivent très tard.

Le second facteur explicatif est l’indisponibilité d’un nombre relativement important de réacteurs nucléaires à la suite de leur mise à l’arrêt à la demande de l’autorité de sûreté nucléaire. Les contrôles qui ont été exigés à juste titre trouvent leur source dans les malversations constatées au sein de l’entreprise Areva au Creusot à la suite des anomalies découvertes sur la cuve et le couvercle de l’EPR de Flamanville. En effet, les anomalies détectées ont conduit à craindre que des générateurs de vapeur voire des cuves de 21 réacteurs puissent comporter des défauts. On doit donc être reconnaissant à l’ASN d’avoir exercé ses pouvoirs et exiger de l’exploitant, particulièrement réticent, une mise à l’arrêt pour contrôle. Si les autorisations de redémarrage, avec des conditions dont il n’est pas certain qu’elles aient été respectées par l’exploitant, ont été données par l’ASN pour certains réacteurs -avec au passage un certain nombre d’adaptation concernant les règles– il n’en demeure pas moins que nombre de réacteurs restent encore aujourd’hui à l’arrêt.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que nous manquions d’électricité, d’autant plus que le manque de rentabilité des centrales au gaz a conduit à en fermer certaines réduisant d’autant les capacités de production électrique autre que nucléaire. En effet, notre extrême faiblesse dans le développement des énergies renouvelables (la biomasse et même le solaire qui peuvent être utilisés en période de froid) et l’absence de rentabilité d’un certain nombre de centrales à gaz rendent notre approche monomaniaque de l’énergie catastrophique. Reste bien évidemment l’approvisionnement sur le marché européen qui lui-même est très sollicité et bien évidemment coûteux, ce qui gêne EDF en des périodes de vaches très maigres.

Ainsi, la situation actuelle est totalement imputable à notre champion national qui, dans sa croisade permanente en faveur du nucléaire, qui a engendré une dépendance volontaire du chauffage à l’électricité, a cherché à détruire toutes les sources alternatives de production électrique depuis 20 ans, ce qui a été évidemment encouragé par des politiques dotés d’une clairvoyance redoutable.

Au-delà, la communication faite sur les risques de pénurie, voire de black-out, n’a pas seulement l’objectif de prévenir les Français d’une menace de manque d’électricité. Elle vise également à faire pression sur l’autorité de sûreté nucléaire pour que les autorisations de redémarrage soient données le plus rapidement possible et, de manière plus insidieuse, à essayer de faire porter sur l’autorité de contrôle la responsabilité d’une insuffisance des moyens de production. Or, s’il est un responsable de cette insuffisance c’est évidemment l’exploitant qui, malgré des procédés de contrôle interne, n’a jamais été capable lors des décennies passées de déceler les malfaçons dont ses réacteurs pouvaient être affectés. Autrement dit, derrière la communication sur la situation de tension sur le réseau se cache la partie de bras de fer qu’EDF a engagé contre l’autorité de sûreté nucléaire pour forcer cette dernière à donner des autorisations qui ne doivent pas l’être, dès lors que la sûreté et la sécurité ne sont pas complètement assurées.

Article de Corinne Lepage, avocate, ancienne députée européenne Cap21, ancienne ministre de l’Environnement.

http://www.huffingtonpost.fr/corinne-lepage/comment-expliquer-quen-2017-edf-ne-soit-toujours-pas-capable-d/?ncid=fcbklnkfrhpmg00000001