TAHITI ET NUCLÉAIRE : « NOUS N’AVONS PAS PEUR DE LA VÉRITÉ »

Tahiti, le 10 mai 2021 – Le ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, a évoqué lundi le sujet des conséquences des essais nucléaires en Polynésie française avec notamment les confessions religieuses et les associations de victimes et de vétérans. L’objectif étant la préparation de la “table ronde” voulue par Emmanuel Macron pour le mois de juin, sans “avoir peur” de n’occulter aucun sujet pour faire “la vérité” sur le nucléaire.

C’était l’une des “séquences” les plus attendues de la longue visite officielle du ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, en Polynésie française. La journée de lundi a été consacrée à l’épineux dossier des conséquences des essais nucléaires, d’abord avec une rencontre en matinée avec les représentants des confessions religieuses à la résidence du haut-commissaire, ensuite avec une rencontre avec les associations de défense des victimes et vétérans, parlementaires et élus dans l’après-midi à la présidence. L’occasion surtout pour le ministre de “commencer à travailler au contenu et à la méthode” de la “table ronde” proposée par le Président de la République au président Édouard Fritch pour le mois de juin prochain, avant une visite d’Emmanuel Macron avancée au mois de juillet. Une table ronde qui fait directement suite aux informations du livre Toxique et à l’enquête des médias d’investigations regroupés autour de Disclose, sortis en mars dernier. “Un ouvrage qui a rouvert des plaies et qui a créé beaucoup de questions”, a concédé le ministre.

Argument répété à plusieurs reprises depuis l’arrivée de Sébastien Lecornu en Polynésie, le ministre affirme qu’Emmanuel Macron et lui-même ont une “relation apaisée et dépassionnée” avec le sujet du fait de leur jeune âge. “Nous n’avons pas peur de la vérité”, a affirmé Sébastien Lecornu lundi après-midi à la présidence. “Au contraire, la vérité nous la voulons et surtout nous souhaitons assumer. Et pour nous, assumer ça veut dire aussi faire rencontrer la vérité d’une part et la justice d’autre part.” Une position qui répond, selon le ministre, à la demande de “pardon” souhaitée par les associations et les militants anti-nucléaires : “Je pense qu’assumer, poser ce qu’est rendre justice et ce qu’est la vérité, c’est plus fort que le pardon.” Sébastien Lecornu a également répété à plusieurs reprises refuser que ce débat se fasse sur le terrain de la “politique politicienne” : “Je le refuserai. Je ne suis pas candidat à une élection en Polynésie française. Je n’ai pas de calendrier électoral. Si je viens en représentant l’État, c’est pour répondre aux angoisses et aux interrogations bien légitimes de mes concitoyens.

“Ne pas avoir peur d’un débat global”

Et pour le ministre, cette “justice” sur les conséquences des essais nucléaires passe d’abord par la réparation. Sébastien Lecornu a indiqué que la question de l’indemnisation des victimes des essais nucléaires serait un des points importants de la table ronde : “On voit que ce qui a été imaginé par la loi Morin suscite beaucoup de questions. Les dossiers sont parfois très complexes. Les indemnisations sont parfois trop longues. Et le nombre des personnes indemnisées est particulièrement faible. En tous cas, c’est un chiffre que je reconnais comme tel”. Le ministre a également évoqué le sujet de la réparation environnementale pour une “justice territoriale” et confirmé que la question de la déclassification des documents « secret défense » sur le nucléaire serait posé au cours de cette table ronde.

Autre axe de travail : laisser toute la place aux experts et aux scientifiques. “Je ne suis pas un spécialiste, ni un médecin. Le livre pose des thèses. D’autres rapports du CEA, de l’Inserm, de l’AIEA, d’associations, d’ONG posent un certain nombre de thèses sur lesquelles je ne suis pas juge”. Le ministre dit attendre un débat et une confrontation sur ces sujets scientifiques. “On ne peut pas avoir des thèses qui poussent à droite à gauche et dire aux Polynésiens : débrouillez-vous et faîtes le tri et vous verrez bien où est la vérité.”

Enfin, Sébastien Lecornu a affirmé que le “travail de vérité” ne serait pas complet sans “replacer les choses dans leur contexte”. Le ministre, qui s’est rendu dimanche à Moruroa, a indiqué que si le CEP avait “pesé dans l’histoire des Polynésiens”, il ne fallait pas occulter ses aspects économiques, fiscaux et sociaux sur l’emploi. “Ce n’est pas l’État seul qui a imposé ce CEP à un territoire. Il y a aussi un territoire qui l’a accueilli pendant des années avec des élus qui ont participé à un certain nombre d’échanges et de travaux.” Et le ministre de rappeler que cet aspect économique est d’ailleurs une des thèses du livre Toxique. “C’est de dire que beaucoup d’argent a circulé. Eh bien, il ne faut pas avoir peur d’avoir un débat global sur l’ensemble de ces vérités.”

Associations “dubitatives”

Du point de vue, plus concret, de l’organisation de cette table ronde, Sébastien Lecornu a annoncé la nomination d’un préfet, Alain Rousseau, qui sera en charge de la préparation, pour le compte de l’État, de la table ronde. Côté Pays, le président Édouard Fritch a annoncé la nomination de Joël Allain, ancien dirigeant d’EDT ou d’Air Tahiti, comme coordinateur côté Pays pour cette table ronde. Le président du Pays a indiqué qu’il souhaitait que davantage de “jeunes” intervenants, également côté associations, puisse prendre part à ce débat qui devra orienter la question du nucléaire “vers l’avenir”.

Sur la question de la participation de plusieurs acteurs anti-nucléaires qui s’étaient élevés contre l’organisation d’une telle table ronde à Paris et non en Polynésie (Moruroa e tatou et l’Église protestante en tête) le ministre des Outre-mer et le président du Pays se sont voulus rassurants. Édouard Fritch constatant que toutes les associations avaient répondu présentes pour la rencontre de lundi après-midi. Sébastien Lecornu affirmant que ceux qui ne pourraient pas venir à Paris auraient “les moyens de travailler en amont”.

Côté associations, le discours était moins angélique à la sortie de la réunion. Le président de Moruroa e tatou, Hiro Tefaarere, a confirmé que son association ne participerait pas à ces travaux. Et du côté de l’Église protestante, on concédait que “si le discours a surpris par sa nouveauté”, on restait néanmoins “dubitatif” sur sa traduction en avancées concrètes et surtout sur la forme d’une démarche impulsée depuis Paris. Commentaire d’un des responsables de l’Église protestante lundi soir : “Cela laisse un sentiment de déjà-vu”.

Rédigé par Antoine Samoyeau, publié le lundi 10 Mai 2021 à 21h53

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