Mai 29

NÉGOCIATIONS SUR LE NUCLÉAIRE : LA NUIT DE LA MARMOTTE SE RÉPÈTE À VIENNE

DésarmementLa journée de la marmotte en 2005. Cette fête a servi d’inspiration au film hollywoodien dans lequel une journée se répète sans cesse (image d’Aaron Silvers sur Flickr).

L’une des questions les plus importantes dans le monde est discutée actuellement dans la capitale autrichienne, comme d’habitude sans couverture médiatique : les armes nucléaires.

Le mardi 2 mai a vu le commencement d’un processus qui se poursuivra jusqu’en mai 2020, quand le traité de non-prolifération nucléaire sera revu et évalué.  Ce traité est entré en vigueur en 1970 et a été ratifié par 190 États. Selon le bureau des affaires du désarmement des Nations Unies, « plus de pays ont ratifié le TNP que toute autre convention de limitation d’armements et de désarmement. »

Mais si vous veniez à Vienne et écoutiez les délégations prenant la parole dans le débat général, vous pourriez penser que vous êtes tombé dans une faille temporelle, parce que rien ne change dans ce carrousel quinquennal du TNP. C’est comme une version cauchemardesque de la « journée de la marmotte ».

C’est un ballet permanent entre les cinq États signataires du TNP possédant l’arme nucléaire et un groupe d’États non nucléaires, de plus en plus sûrs d’eux, qui en ont assez d’attendre des progrès.

Voyons le contexte : selon diverses sources reconnues de provenances diverses, il y a environ 15.000 armes nucléaires dans le monde, dont 90% aux mains des États Unis et de la Russie, des centaines étant déployées et prêtes à être lancées dans les secondes qui suivraient l’ordre. Ce nombre de 15.000 est clairement un progrès par rapport aux 80.000 armes nucléaires qui existaient au sommet de la guerre froide, mais au cours de conférences en 2103 et 2014, la communauté internationale apprit que des modèles scientifiques démontrent qu’une guerre nucléaire avec seulement 100 armes nucléaires lancées sur des villes, suffirait à plonger le monde dans un hiver nucléaire qui pourrait causer 2 milliards de morts et la fin de la civilisation telle que nous la connaissons.

Quand le « progrès » signifie qu’au lieu d’avoir la possibilité de détruire 800 fois l’humanité, « n’avons plus » que le pouvoir de le faire 150 fois, notre sensation de confort s’évapore quelque peu. Et de plus, la communauté des nations devrait être reconnaissante !

« Le stock de têtes nucléaires américain a diminué de plus de 85% comparé au maximum de la guerre froide, » ont expliqué les États Unis. La Russie ajoutait que « Ces résultats impressionnants ont nécessité les efforts de milliers d’experts et un budget se chiffrant en milliards. Il est impertinent d’ignorer ces faits pour des raisons de propagande. »

Bien entendu, tenter de faire croire au monde entier que nous sommes tous en sécurité entre leurs mains « responsables » n’est apparemment pas de la propagande.

Tout en essayant de se dépeindre comme des modèles de vertu du désarmement, les États-Unis usent de toutes les justifications pour retarder d’autres progrès vers l’abolition. Lors des cycles précédents du TNP, l’Iran a servi de motif, à présent c’est le tour de la Corée du Nord. Ils ont conclu que « La détermination de l’amoindrissement de la menace que représente la Corée du Nord sera le sujet central de nos discussions durant ce PrepCom. ».

Clairement, la Corée du Nord est un souci : cet État teste des armes nucléaires et des systèmes de lancement. Mais nous en revenons à notre première observation : il n’existe aucune justification au maintien d’un niveau de destruction nucléaire 150 fois plus important que nécessaire. La Corée du Nord serait tout aussi dissuadée par la communauté internationale s’il existait seulement 100 armes nucléaires dans le monde.

Au contraire, le sujet central de ces discussions devrait clairement être comment réduire drastiquement le nombre d’armes nucléaires et leur niveau de déploiement. Comme l’Équateur l’a déclaré, « Les réductions minimalistes recensées démontrent le manque de respect par les États nucléaires des clauses du TNP, des engagements ayant été pris lors des conférences de révision de 1995 et du plan d’action de 2010. »

Dans ce ballet, les États sans armes nucléaires ne voient aucun besoin de retarder des avancées vers des réductions drastiques des armements et ont considérablement irrité les États possédant l’arme nucléaire, par des initiatives au siège des Nations Unies à New York, aboutissant à un pré-accord en vue d’abolir les armes nucléaires.

Cette irritation vient principalement du fait que le droit de veto des États possédant l’arme nucléaire ne fonctionne pas devant cette assemblée. « L’abandon du consensus peut donner une illusion de progrès, mais ce n’est pas la réalité et cette illusion même pourrait se dissiper rapidement, » se sont plaint les États Unis. La Russie est allée plus loin en prétendant qu’un traité d’abolition serait incompatible avec le TNP parce que « conformément au TNP, la présence d’arsenaux nucléaires est complètement légitime, » position qui amène à douter de l’existence d’une quelconque intention de désarmement.

« Bien que nous comprenions la motivation qui les a poussé à commencer des négociations d’abolition des armes nucléaires, nous croyons qu’ils ont emprunté un mauvais chemin, qui met en danger la viabilité du régime TNP, » a expliqué la Russie. L’Autriche a répondu à bon escient que « Le traité de prohibition ne va PAS affaiblir le TNP : le TNP est sous tension en raison des actions de la Corée du Nord, de l’incapacité des États dotés de l’arme nucléaire de faire des progrès de désarmement et de l’incapacité de réaliser des progrès sur une zone sans armes de destruction massive au moyen orient. »

Et alors que ce carrousel continue d’année en année, il est une chose sur laquelle tous sont d’accord : l’énergie nucléaire est une bonne chose et doit être renforcée partout. Par exemple, « le Chili réaffirme l’importance de reconnaître le droit inaliénable (pour l’énergie nucléaire) garanti par l’article IV… »

C’est un point de vue que beaucoup trouvaient acceptable dans les années soixante, mais il est difficile à justifier aujourd’hui, non seulement à la lumière des désastres de Tchernobyl et Fukushima qui continuent d’empoisonner la planète, mais aussi parce que les avancées dans le domaine des énergies renouvelables rend l’énergie nucléaire de moins en moins nécessaire. La carotte de sources d’énergie apparemment sûres, propres et éternelles était utilisée pour encourager les pays hors des 5 concernés, qui avaient les moyens de développer l’arme nucléaire, d’adopter le TNP, et cela a fonctionné sauf pour l’Inde, le Pakistan et Israël.

Mais l’expérience a démontré que ce que qui était vanté comme sûr et propre n’était ni l’un ni l’autre, et si dans le passé les risques qu’impliquent les déchets nucléaires pouvaient se justifier par les quantités d’énergie produites, à l’heure actuelle, vues les avancées incroyables dans les énergies nucléaires (Ndf : il faut lire « renouvelables » dans le texte original), cette justification n’est plus valable.

En termes de prolifération dans d’autres pays, ainsi que l’a rappelé la délégation américaine mardi, « En 1963, le président Kennedy a mis en garde contre la perspective qu’en 1970, il pourrait y avoir jusqu’à 25 États développant des armes nucléaires. » Donc, si le TNP a pu avoir une utilité dans le passé (en limitant la possession de l’arme nucléaire à seulement 9 pays), il est important de reconnaître aujourd’hui que le « grand échange », par lequel la non-prolifération et le désarmement étaient couplés à la fourniture de l’énergie nucléaire dans le monde, ne fonctionne plus et qu’un nouvel accord est nécessaire.

Le traité original a été sapé en de nombreux aspects.

L’article IV qui déclare que tous les pays ont un droit inaliénable à l’énergie nucléaire a été surpassé par les événements de Tchernobyl et Fukushima, ainsi que par le développement de formes d’énergie renouvelable et de technologies de batteries de plus en plus efficaces et moins chères.

L’article V concerne l’application sans danger d’explosions nucléaires comme le programme américain « Operation Plowshare, » qui fut interrompu en 1977 quand l’opposition à l’empoisonnement des eaux et aux retombées radioactives est devenue ingérable.

Les articles I et II concernant l’absence de transfert d’armes nucléaires ou de moyens permettant de les créer ont été violés par les pays qui ont permis à l’Inde, au Pakistan, à Israël et à la Corée du Nord de construire des armes nucléaires, à l’égard desquels aucune sanction n’a été prise. Et bien que le texte des articles I et II ait été interprété comme autorisant la présence de missiles nucléaires sur le territoire de 5 États membres de l’Otan, c’est clairement contre l’esprit du traité et l’objectif de désarmement.

À la lumière de ces observations, nous doutons fortement que quoi que ce soit d’utile sorte de Vienne cette fois, ou de New York en 2020. Les conditions politiques ne le permettent pas. Une nouvelle façon de penser est nécessaire pour étendre les paradigmes entourant les discussions relatives aux armes nucléaires. En d’autres termes, les aspects humanitaires de la guerre nucléaire ne doivent pas seulement pénétrer la conscience des diplomates (chose qu’ICAN a accomplie de manière spectaculaire), mais le monde entier.

Monde Sans Guerre a lancé un appel au cours de sa brève présentation devant les délégués assemblés des pays contre les armes nucléaires, pour financer toutes les mesures possibles en vue d’éradiquer les armes nucléaires et pour diminuer leur budget militaire conventionnel au besoin. Ces mesures comprennent l’introduction de cours de paix, non-violence et désarmement dans le cursus de tout enfant. Un tel cursus sera le germe d’une conscience globale qui s’épanouira dans les générations futures, conduisant à une prise en horreur des armes nucléaires. Les mesures devraient en plus comprendre l’élévation de la conscience dans la population adulte, pour laquelle il n’y a pas de meilleure solution que l’investissement dans l’art et la culture. Comme Monde Sans Guerre l’a déclaré, « Il ne faut pas oublier que le président Reagan, après avoir vu le film « The Day After » en a été si ému que cela lui a fait changer d’avis sur sa politique de guerre nucléaire, ce qui a conduit à la signature du traité INF. L’art et la culture ont la possibilité de changer le monde parce qu’ils se diffusent dans le monde, peuvent entrer dans chaque foyer de la planète et informer d’une manière à nulle autre pareille. »

Dans le même domaine, des projets de terrain comme ceux de l’organisation anti-nucléaire néerlandaise PAX qui demande aux citoyens de « ne pas financer la bombe » sont d’excellents exemples.

Que de l’argent soit rendu disponible à court terme pour de tels projets ou pas, il est certain que les militants de tous bords doivent s’informer sur les armes nucléaires et rassembler leurs forces pour les éradiquer. Comme les militants de base d’il y a cinquante ans ont commencé à informer parents et enfants sur la résolution des conflits, la vie non violente et en particulier le besoin d’un désarmement nucléaire.

Si les gouvernements, dans leur ballet éternel vers l’anéantissement, sont incapables d’arriver à l’abolition du nucléaire, alors des gens ordinaires devront prendre leurs propres mesures jusqu’à ce que les gouvernements soient obligés de mettre en œuvre la volonté du peuple. Jusqu’à ce jour, l’expérience de la marmotte va se répéter, jusqu’à ce que nous détruisions notre planète, pas seulement pour les marmottes mais aussi pour les êtres humains.

Traduction de l’anglais de Serge Delonville

Cet article est aussi disponible en: Anglais, Grec

https://www.pressenza.com/2017/05/nuclear-talks-groundhog-fortnight-returns-vienna/