FINANCE VERTE : « IL N’Y A PLUS DE LIMITES À L’OBSESSION FRANÇAISE POUR LE NUCLÉAIRE »

Le ministre de l’Énergie du Luxembourg, Claude Turmes, apprécie peu la tournure que prend le futur outil de la Commission européenne pour flécher les investissements vers la transition bas carbone, appelé « taxonomie ». Des États, dont la France et la Hongrie, militent pour y inclure le nucléaire et le gaz. Au détriment de l’urgence climatique.

L’Europe sera le premier continent neutre en carbone en 2050, a annoncé en décembre Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Pour y parvenir, son Pacte vert comprend notamment la taxonomie, qui doit flécher les investissements. Claude Turmes, ministre de l’Énergie du Luxembourg et ex-eurodéputé des Verts, s’inquiète de la tournure que prend le futur outil.

La Commission européenne doit bientôt dire ce qui est ou pas « un investissement vert ». Que représente cette taxonomie verte ?

L’argent est le nerf de la guerre, même pour le changement climatique. Il est important, à côté de lois de régulation que les gouvernements ou l’Europe peuvent faire, de flécher les milliards d’euros d’investissement vers des infrastructures vertueuses pour l’environnement. Ce travail était bien embarqué. Le groupe d’experts techniques sur la finance durable (TEG) avait accouché en mars 2020 d’un rapport, largement accepté par le monde financier, auquel cette taxonomie s’adresse d’abord.

Bien sûr, les financiers ne forment pas un ensemble homogène, mais les grandes banques centrales, notamment depuis que Christine Lagarde a pris les rênes de la Banque centrale européenne, savent tout, aujourd’hui, du risque carbone.

Depuis, un rapport a été publié, favorable au nucléaire, que le Luxembourg rejette. Comment réagissez-vous ?

Je ne suis pas surpris. Le JCR (Joint Research Center, le Centre commun de recherche en français), missionné pour ce rapport, a été créé par Euratom et 25 % de ses activités sont du nucléaire. Mais il est extraordinaire d’avoir retiré l’évaluation de ce dossier à un groupe qui avait travaillé en toute transparence pour s’en remettre à un autre, favorable au nucléaire et que les auteurs n’assument pas de signer. Dans quel régime sommes-nous, pour publier un rapport anonyme ?

Le nucléaire est une énergie décarbonée, avec beaucoup d’emplois, que la France défend…

Oui, Emmanuel Macron a signé une lettre avec le Hongrois Orban ou la Pologne de Kazcynski à l’intention de l’exécutif européen… Je laisse de côté la question des droits de l’Homme et l’attachement discutable de ces pays à l’UE. Il reste que le gouvernement français fait alliance avec des pro-gaz, des pro-fossiles, pour la cause du nucléaire. Il n’y a plus de limites à l’obsession française pour le nucléaire qui, économiquement, est mort.

L’éolien off-shore est deux fois moins cher, prend deux fois moins de temps et est en train de créer autant d’emplois, sans risques pour la population. En s’obstinant, la France passe à côté d’un marché d’avenir. Avec le Benelux, l’Allemagne et le Danemark, nous avons convenu d’un objectif de 350 GW (le parc nucléaire français : 60 GW) en mer du Nord et en Baltique. Et les États-Unis arrivent.

Comment s’entendre entre voisins européens, dont certains sont pro et d’autres anti-nucléaire ?

De ma fenêtre, je vois la centrale de Cattenom (à Thionville, en Moselle). Faire des réacteurs nucléaires aux frontières, je n’appelle pas ça du bon voisinage. Nous savons depuis l’affaire du livre blanc du Premier ministre Tony Blair, en 2003, que le secteur militaire britannique a fait pression pour sauver le nucléaire (en 2007) et les moteurs sous-marins. Ce lien entre nucléaire civil et militaire, aucun homme politique ne le dira jamais en France.

Cette énergie de l’atome, c’est comme un énorme cadavre que l’on cache dans une maison de famille. Contrairement à l’Allemagne, la France n’a encore pas démantelé de grande centrale et n’a pas provisionné assez d’argent pour le faire, c’était l’objet du rapport de Barbara Pompili en 2018 (alors qu’elle était députée). Lorsque cela sera fait, le vrai coût sera apparent. Pour l’instant, on l’enterre et c’est la grande fuite en avant.

Le gaz aussi pourrait être classé vert sous conditions…

Quand on sait l’urgence climatique, il est triste de voir la taxonomie, qui peut faire de l’UE un leader mondial sur le climat, détruite par le travail des lobbys. Ce qui fait la beauté de la taxonomie, c’est sa clarté que nous risquons de perdre en incluant des conditions, comme certaines centrales, mais pas d’autres. Le monde financier et les citoyens qui veulent placer leur argent dans des fonds verts ont besoin de clarté.

Tout ce lobbying est une diversion. Or nous n’avons plus le temps. Il faut aller vite sur les énergies renouvelables, la sécurité énergétique, les infrastructures et les transports publics électriques, et reverdir les villes contre les canicules qui arrivent. L’argent investit ailleurs est un problème.

La Commission doit rendre sa copie le 21 avril. Les pays européens anti-nucléaires comme le Luxembourg ont-ils prévu de réagir ?

Nous voyons que le lobby Foratom et le gouvernement français crient déjà victoire. Nous espérons que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a bien compris que cela va « mousser » sérieusement, qu’elle risque gros, en acceptant le nucléaire. On s’organise, on ne baissera pas les bras.

Par Ouest-France (Propos recueillis par Christelle GUIBERT), publié le 02/04/2021 à 07h30

Photo en titre : Claude Turmes, ministre de l’Énergie du Luxembourg, remonté contre l’alliance de la France avec la Hongrie pour inclure le nucléaire dans la finance verte. | SOPHIE MARGUE

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