LANCEMENT DE NOUVEAUX EPR D’ICI 2035 EST IRRÉALISTE –EXPERTS

(Montel) Les espoirs français de mettre en service un autre réacteur pressurisé européen (EPR) d’ici 2035 sont irréalistes étant donné qu’EDF n’a pas su tirer les leçons des erreurs commises sur l’unité encore en construction à Flamanville, ont dit des experts à Montel cette semaine.

Ce calendrier est irréalisable, ont estimé ces experts, alors que le président Emmanuel Macron doit prendre une décision d’ici la fin de l’année sur le projet d’EDF de construire six réacteurs de nouvelle génération dans le cadre d’un plan à EUR 46 milliards. La mise en service du premier de ces EPR est prévue pour 2035.

« Flamanville est devenu la démonstration de l’incapacité industrielle d’EDF », juge Mycle Schneider, expert indépendant en énergie et critique de l’industrie nucléaire, quant au premier EPR en construction en France, sur les côtes de la Manche.

Son démarrage accuse un retard de plus de dix ans et son coût a presque quadruplé, atteignant EUR 12,4 milliards, voire EUR 19,1 milliards selon la Cour des comptes. 

Ce projet était censé démontrer la capacité de la France à construire de nouveaux réacteurs pour l’exportation et développer les compétences du secteur, mais « on s’est trompé sur les deux plans », affirme-t-il.

Alors qu’EDF pensait que les nouveaux EPR, ou « EPR2 », seraient plus faciles et moins coûteux à construire que Flamanville 3, des « éléments cruciaux » de l’examen de la conception générique par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) se font toujours attendre, relève pour sa part Yves Marignac, porte-parole du l’institut négaWatt.

« Conséquences graves »

En affirmant qu’il peut mettre en service une nouvelle unité d’ici à 2035, l’électricien public a effectivement brûlé les étapes et les conséquences seront graves, selon lui.

« L’hypothèse d’un premier EPR en 2035, c’est accepter de mettre en grand danger la sécurité d’approvisionnement électrique à cette échéance. S’il [l’EPR] n’est disponible qu’en 2038, 2039 ou 2040, je ne sais pas comment on va passer les hivers correspondants », alerte-t-il.

Et le gouvernement lui-même doute que l’entreprise puisse construire de nouveaux réacteurs dans les délais et le budget prévus.

Il estime que, comme pour Flamanville, EDF a en effet largement sous-estimé ces deux aspects pour mener à bien son projet, selon un document de travail du ministère chargé de l’Énergie, dévoilé la semaine dernière par le média en ligne « Contexte ».

Repoussé à 2040 ?

Dans le meilleur des cas, il est peu probable que l’électricien puisse mettre en service le premier EPR2 avant 2039 ou 2040, d’après ce rapport.

Et, selon des scénarios plus pessimistes, le démarrage n’interviendrait pas avant 2042-43, voire après 2045.

Le coût de la construction de six EPR, estimé par EDF à EUR 46 milliards, est également erroné, selon le document qui affirme qu’il se situera plus probablement entre EUR 52 et 64 milliards.

Financer un investissement aussi important sera « difficile » et dépendra du soutien du gouvernement ainsi que de la Commission européenne, note de son côté Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement, avocate et critique du nucléaire.

La France souhaite que la Commission européenne inclue l’énergie nucléaire dans sa « taxonomie verte » afin de faciliter l’obtention de fonds publics pour la construction de nouveaux réacteurs. Mais l’Allemagne, qui abandonnera définitivement l’énergie nucléaire à la fin de l’année prochaine, s’y oppose, explique-t-elle.

La Commission doit prendre une décision sur le sujet d’ici la fin de l’année. 

Volonté politique

Certains experts sont, eux, d’avis qu’EDF sera capable d’atteindre ses objectifs de démarrage si elle obtient le feu vert du président de la République.

La construction de nouveaux réacteurs est « une question de volonté politique », a déclaré Jan-Horst Keppler, professeur d’économie à l’Université de Dauphine à Paris.

Flamanville était « davantage un projet d’EDF » alors que les projets de nouveaux réacteurs sont « entièrement soutenus par l’État » et ont donc plus de chances de réussir, souligne-t-il.

« Il faut une responsabilité absolue de l’État, une sorte d’effort national qui a le souci total de fournir ces nouvelles unités au moindre coût », soutient le professeur.

Malgré les revers à Flamanville, le responsable de l’EPR2 chez EDF Gabriel Oblin se dit du reste « optimiste » quant à sa capacité à respecter le calendrier proposé pour les nouveaux réacteurs, avec un démarrage « progressif » des unités.

« Nous avons un haut niveau de confiance », assure-t-il, en ajoutant que l’entreprise a reconstruit sa stratégie industrielle grâce à son expérience EPR en Chine, à Flamanville et au Royaume-Uni mais aussi en modernisant son parc nucléaire en France.

Par Muriel Boselli (Paris) publié le 05 novembre 2021 à 12h44

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