NUCLÉAIRE : LE GENDARME DE L’ATOME RÉCLAME « PLUS DE MARGES »

Pour le président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, Bernard Doroszczuk, le système électrique français fait face à un double défi : l’absence de marge de manœuvre et un déficit d’anticipation sur l’évolution du parc nucléaire. Deux enjeux à prendre en considération dès à présent afin de ne pas mettre en concurrence, le moment venu, sécurité d’approvisionnement et exigences de sûreté.

À bon entendeur. Même si la sûreté des installations nucléaires de l’Hexagone se maintient dans l’ensemble à un « niveau satisfaisant », l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) a tenu à faire passer mercredi, par la voix de son président Bernard Doroszczuk, un certain nombre de messages forts aux pouvoirs publics qui se démènent actuellement pour limiter l’envolée des tarifs de l’électricité.

Alors que les candidats à l’Élysée soupèsent la relance du programme nucléaire évoquée par Emmanuel Macron, le premier vœu du gendarme du nucléaire est « de maintenir des marges de manœuvre dans le dimensionnement du système électrique et des installations » pour ne pas avoir à transiger sur des questions de sécurité qui pourraient mettre le réseau sous très forte tension. Que ce soit à court, moyen ou long termes.

Réacteurs à l’arrêt

Dans cet hiver qui voit le prix de marché de l’électron évoluer à des niveaux stratosphériques, la production nucléaire « est marquée par une moindre disponibilité du parc nucléaire que celle envisagée », rappelle-t-il. Les raisons de cette situation étaient pour certaines connues de longue date (retard de l’EPR de Flamanville, fermeture des réacteurs de Fessenheim, opérations de grands carénages…), mais d’autres ne l’étaient pas (pandémie de Covid-19 et mise à l’arrêt de cinq réacteurs).

Ces dernières semaines, EDF a en effet découvert au sein de cinq réacteurs – à Civaux, Chooz et Penly-, des fissures qui réclament réparations et qui pourraient éventuellement être détectées sur d’autres réacteurs de conception similaires – ce qui pourrait grever davantage la production atomique.

« Il s’agit d’un événement sérieux car il concerne un circuit qui est directement connecté au circuit primaire principal, a précisé Bernard Doroszczuk. C’est un événement sérieux car il possède un caractère potentiellement générique », c’est-à-dire qui peut concerner des familles entières de réacteurs, a-t-il ajouté, jetant un voile sur la suite, et notamment sur d’éventuelles fermetures de sites supplémentaires pour inspection. « Si la sûreté l’exige, nous le ferons », dit-il.

Nucléaire : 4 questions sur le problème de corrosion qui frappe les réacteurs français

Nucléaire : EDF secoué par le manque de disponibilité de ses réacteurs

Ces mêmes enjeux se retrouvent également à moyen et long terme, et c’est le deuxième message de l’ASN. Sera-t-il possible de conserver des marges de manœuvre sur la production si la décision d’arrêter 12 réacteurs nucléaires, en plus des deux de Fessenheim comme le prévoyait la loi de programmation pluriannuelle de l’énergie 2019-2028, est maintenue ? Ce choix devra être « dûment pesé, sauf impératif de sûreté » et « au regard de prévisions réalistes de mise en service de nouveaux moyens de production d’ici 2035 », a mis en garde le président de l’ASN. La décision qui en résultera, « quelle qu’elle soit », devra arriver dans les cinq ans – car il faudra une dizaine d’années ensuite pour pouvoir ajuster le tir.

Parallèlement, « EDF devra questionner et justifier individuellement la capacité des réacteurs les plus anciens à poursuivre leur fonctionnement au-delà de 50 ans », juge le gendarme du nucléaire. Pour pouvoir le faire, l’électricien français va devoir « faire évoluer ses méthodes de justification », prévient l’ASN. Selon l’autorité, la dernière inspection de sûreté des vieux réacteurs de 900 MW « ne permet pas de conclure » à leur poursuite au-delà de 50 ans. Dans les conditions actuelles, ce scénario « présente le risque d’engager le système électrique dans une impasse », a jugé le responsable.

« Plan Marshall »

Enfin, et c’est le dernier vœu de l’ASN, il conviendrait de « mettre en place un véritable plan Marshall » pour le nucléaire si la construction de nouveaux réacteurs est confirmée. Ce cas échéant, la filière industrielle du nucléaire devra se démultiplier pour répondre à l’ampleur du programme dans sa durée – et avec les exigences requises, elle qui peine à achever le chantier de l’EPR de Flamanville. Particulièrement en ce qui concerne les compétences, un souci identifié depuis longtemps. « Une fois le projet industriel décidé, il faut qu’il soit soutenable du point de vue technique et financier », a martelé Bernard Doroszczuk.

Par Enrique Moreira, publié le 19 janvier 2022 à 18h09, mis à jour le 19 janvier 2022 à 18h10

Photo en titre : La mise à l’arrêt non prévue cet hiver de cinq réacteurs, dont les deux de la centrale de Chooz, a mis en évidence le manque de marge de manœuvre du parc nucléaire français. (Pierre_GLEIZES/REA)

https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/nucleaire-le-gendarme-de-latome-reclame-plus-de-marges-1380385