DES RÉACTEURS NUCLÉAIRES À L’ARRÊT EN RAISON D’UN PROBLÈME DE CORROSION « SÉRIEUX ET INATTENDU »

EDF, qui exploite les centrales françaises, devrait dire d’ici la fin du mois de janvier si d’autres installations du parc pourraient être concernées par cette anomalie encore inexpliquée.

Quelle sera, in fine, l’ampleur du problème ? S’il est encore trop tôt pour le dire, la mise à l’arrêt, ces dernières semaines, de plusieurs réacteurs nucléaires, dont les plus puissants du parc, en raison d’un phénomène de corrosion jusqu’ici inexpliqué, suscite de vives inquiétudes. Cette anomalie pourrait conduire à interrompre le fonctionnement d’unités supplémentaires et aggraver encore, dans les prochains mois, les tensions en matière de sécurité d’approvisionnement électrique.

Le problème a d’abord été identifié sur le réacteur numéro un de la centrale de Civaux (Vienne) à l’occasion de sa visite décennale, un réexamen de sûreté approfondi. Un contrôle par ultrasons de plusieurs soudures du circuit d’injection de sécurité a révélé la présence de fissures dans la tuyauterie, provoquées par un phénomène de corrosion « sous contrainte » – c’est-à-dire une corrosion provoquée par l’action conjuguée d’une contrainte mécanique et d’un milieu agressif. Or le circuit d’injection de sécurité est un élément essentiel : c’est ce système de sauvegarde qui permet d’injecter de l’eau dans le circuit primaire principal pour refroidir le cœur du réacteur en cas de brèche.

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Le 15 décembre 2021, EDF avait annoncé des défauts similaires sur le réacteur numéro 2 de Civaux. Par « mesure de précaution et de responsabilité », le groupe avait alors mis à l’arrêt la centrale de Chooz (Ardennes), de même technologie que l’installation située dans la Vienne. Depuis, l’entreprise a pu confirmer que la tuyauterie de l’une des deux unités de Chooz était bien touchée par la corrosion, les analyses étant encore en cours pour la seconde. Cependant, le problème n’est pas circonscrit aux quatre réacteurs dits « du palier N4 », les plus récents et les plus puissants du parc (1 450 mégawatts). En effet, le 13 janvier, EDF a fait savoir que l’un de ceux de la centrale de Penly (Seine-Maritime), d’une puissance de 1 300 mégawatts, était également affecté.

Ce défaut pourrait-il concerner l’ensemble des réacteurs de 1 300 mégawatts, voire une grande partie des 56 réacteurs du parc français ? Fallait-il, par précaution, arrêter davantage de tranches ? EDF affirme que les défauts constatés à Penly sont de moindre importance que ceux constatés à Civaux ou Chooz. « La mise à l’arrêt d’un réacteur est la décision ultime, que l’on ne prend que lorsqu’on a un doute avéré et grave. Nous n’en sommes pas là, assure Bernard Doroszczuk, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire. A priori, le phénomène est moins présent et moins intense sur le réacteur de Penly. Les indications sont très faibles et peuvent ne pas avoir d’incidences en matière de sûreté. Cela reste à analyser. »

Stratégie de contrôle

Le gendarme du nucléaire qualifie toutefois le problème de « sérieux » et d’« inattendu ». Il n’était pas envisagé sur le type de matériau sur lequel il a été constaté, un acier inoxydable en principe peu sensible à la corrosion. Jusqu’à présent, son origine reste inexpliquée. Si EDF a des pistes, le groupe travaille à essayer de caractériser ces défauts en identifiant le périmètre des soudures qui pourraient être concernées, la taille des fissures…

« C’est un événement assez sérieux et inquiétant, estime aussi Karine Herviou, la directrice générale adjointe de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. Aujourd’hui, on ne peut pas exclure que l’ensemble du parc soit touché. Nous n’avons pas de fuite ni de brèche dans le bâtiment du réacteur, mais l’on ne peut pas accepter ce genre de défaut évolutif sur ce type de circuit. »

Dans l’immédiat, EDF doit analyser les morceaux de tuyauterie découpés à Civaux et Penly. L’exploitant a également engagé un réexamen complet, pour l’ensemble du parc, des comptes rendus des contrôles effectués lors des dernières visites décennales. « Lorsqu’un contrôleur fait un contrôle non destructif par ultrasons sur une canalisation à proximité d’une soudure, il note les échos qu’il perçoit, explique Bernard Doroszczuk. À la relecture, ces annotations peuvent apparaître comme une indication de corrosion sous contrainte. Évidemment, si c’est un écho très ponctuel, ce n’est pas la même chose que si ce sont des échos groupés ou sur la totalité de la circonférence de la soudure. Dans ce cas-là, il y a évidemment une suspicion plus importante. »

En fonction des résultats, EDF devrait proposer, d’ici la fin du mois de janvier, une stratégie de contrôle en accordant la priorité aux réacteurs les plus susceptibles d’être concernés, et donc pour lesquels un arrêt serait nécessaire. Dès le 13 janvier, l’entreprise a révisé à la baisse son estimation de production nucléaire pour 2022. « Ce défaut générique entraînant la défaillance imprévue des plus puissants réacteurs pose de nombreuses questions d’un point de vue énergétique, a réagi le réseau Sortir du nucléaire. À moyen terme, tabler sur la prolongation massive du parc à cinquante ans et plus, alors que même les plus récents réacteurs connaissent des défauts inquiétants, apparaît comme un scénario bien hasardeux. »

Par Perrine Mouterde, publié le 19 janvier 2022 à 11h15

Photo en titre : La centrale nucléaire de Civaux (Vienne), le 8 octobre 2021.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/01/19/des-reacteurs-nucleaires-a-l-arret-en-raison-d-un-probleme-de-corrosion-serieux-et-inattendu_6110097_3234.html