Juin 13

APRÈS HIROSHIMA, « UN CODE MORAL À L’ÂGE ATOMIQUE »

JM MullerLes hommes sont incapables de se représenter que les armes nucléaires qu’ils ont produites ont introduit dans l’histoire non seulement la possibilité mais la probabilité de la destruction technologique de l’humanité. Anders crée alors l’expression d’« aveuglement à l’apocalypse »…

 Et pourtant, plus que jamais, l’impératif moral demeure pour les hommes lucides : « Il me semble, écrit Anders, que notre époque n’est pas moins que toute autre tenue de mettre sur le tapis les critères de l’exigible moralement, de ce qu’en elle on devrait en réalité faire ou s’abstenir de faire. » La catastrophe de Hiroshima fait peser sur le monde la menace d’une apocalypse provoquée par nous-mêmes. « Ce qui est arrivé est arrivé de manière irrévocable ; et ceci pour la bonne raison que le même événement pourra de toute éternité être voulu à nouveau et provoqué à nouveau. » Par leur seule existence, sans même exploser, les armes nucléaires dotées d’un pouvoir de destruction apocalyptique et  maintenues prêtes à un usage immédiat portent atteinte à l’humanité de tous ceux qui s’accommodent de ce crime contre la civilisation… Mais nous ne saurions nous y résigner : un tel scandale appelle notre révolte.

Selon Anders, l’humanité doit se doter d’un « Code moral à l’âge atomique » qui puisse formuler des exigences morales fondamentales. « La honte d’aujourd’hui : la honte de ce que des hommes ont pu faire à d’autres hommes ; la honte aussi, donc, de ce qu’ils peuvent encore aujourd’hui se faire, donc aussi de ce que nous pouvons nous faire les uns aux autres, donc la honte d’être aussi un homme. » Cette honte doit être assumée par chacun d’entre nous…

Le citoyen responsable ne saurait abandonner la décision de posséder la bombe au champ de compétence des politiciens et des militaires. Cela le concerne en premier lieu. « Chacun de nous, insiste Anders, a le droit et le devoir d’élever la voix en signe d’avertissement. Toi aussi. » Face à l’enjeu essentiellement moral de la bombe, chacun de nous  est compétent. Chacun de  nous est responsable.. Il doit dénoncer l’incompétence morale, qui devient une incompétence politique, de ceux qui fabriquent la bombe. Et il ne faut pas s’y tromper, l’option morale du désarmement est éminemment politique alors que l’option militaire de l’armement est idéologique.

Le « Code moral à l’âge atomique » exige donc de tout être humain qu’il s’oppose absolument à la possession de la bombe atomique par la nation à laquelle il appartient. S’il est citoyen d’un État doté, c’est pour lui une exigence morale impérative de s’employer à exiger le désarmement nucléaire unilatéral de son pays ici et maintenant. Certes, l’élimination mondiale des armes nucléaires doit être notre visée, mais notre décision de faire la grève de la bombe doit être immédiate et totale. Le refus de la bombe est un choix moral existentiel qui donne sens à la vie. Il ne dépend en rien de la décision des autres. L’homme raisonnable doit faire la grève de la fabrication et de la possession de la bombe – à savoir refuser toute collaboration à la production et au maintien de moyens  de destruction massive – sans attendre que les autres se décident à se mettre en grève.

* Philosophe et écrivain, Jean-Marie Muller est notamment l’auteur de Libérer la France des armes nucléaires, La préméditation d’un crime contre l’humanité, Chronique sociale, 2014.

http://www.jean-marie-muller.fr/