Oct 13

SUISSE : DOUCHÉ PAR DES NEUTRONS, BEZNAU I AURAIT VIEILLI TROP VITE

beznauLa centrale ne souffrirait pas uniquement de problèmes de conception, mais aussi d’exploitation. Notre enquête.

Ce mardi, Doris Leuthard lancera la campagne contre l’initiative des Verts «Oui à la sortie programmée du nucléaire», en votation le 27 novembre. Trop tôt, trop contraignant, estime en substance le Conseil fédéral.
Pour les initiants, au contraire, tirer la prise des centrales en 2029 est une urgence sécuritaire. Beznau I, dont les 47 années d’exploitation lui octroient le titre de plus vieille centrale du monde, est devenu l’un des principaux symboles des dangers liés à l’atome.
Est-ce vraiment le cas? Selon nos recherches, le réacteur aurait été affaibli non seulement par des défauts de fabrication, mais aussi lors des 16 premières années d’exploitation.
Irrégularités
Beznau I est à l’arrêt depuis l’été 2015 en raison d’irrégularités constatées au cours de sa révision annuelle. Pas moins de 925 trous, d’une taille de 5 à 6 mm, ont été découverts sur la cuve de pression. Selon Axpo , exploitant de la centrale, il s’agit de défauts de fabrication qui n’ont pas été constatés à l’époque, la technique d’alors ne le permettant pas. Ceux-ci sont toutefois jugés «acceptables» par l’exploitant.
«À ce jour, rien ne justifie l’arrêt de l’exploitation de Beznau I pour des raisons de sécurité», a-t-il assuré le 13 septembre dernier. Axpo affirme qu’il est en mesure de prouver que le système peut redémarrer en toute sécurité. Cette preuve devrait être remise ces prochains jours à l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN), chargée de donner ou non le feu vert au redémarrage de la centrale.
Selon nos informations toutefois, le réacteur argovien a été soumis à «un flux de neutrons dense» pendant ses premières années d’exploitation. En d’autres termes, il a été intensément sollicité. Un surmenage qui aurait accéléré le processus de vieillissement et aurait rendu le matériel plus «cassant», c’est-à-dire fragile. Axpo aurait ensuite rectifié le tir dès la seizième année.
Cet état de fait circule parmi les spécialistes du nucléaire. Le «réarrangement» du réacteur est d’ailleurs documenté dans divers rapports sur la sécurité de Beznau. «Plus grand est le flux de neutrons intégré, plus grand est l’endommagement du matériau», détaille David Suchet, porte-parole de l’IFSN.
Il confirme également qu’une amélioration a été apportée à l’époque: «Dans la centrale nucléaire de Beznau, la répartition des éléments combustibles dans le réacteur a été améliorée après la seizième année. La densité du flux neutronique accumulé a ainsi pu être réduite.» Ce laps de temps a-t-il accéléré le processus de vieillissement de Beznau I? «Le régime d’exploitation au cours des 16 premières années a causé une plus forte usure de la cuve», répond-il.
Conclusions différentes
Une affirmation qu’Axpo réfute. «Au cours des premières années d’exploitation, le flux de neutrons n’était que légèrement plus élevé qu’aujourd’hui. Mais cela n’a eu aucun impact négatif sur la cuve de pression du réacteur, assure Tobias Kistner, porte-parole d’Axpo. La fragilisation de la cuve est due au flux de neutrons total accumulé depuis sa mise en service. Le fait que celui-ci ait été temporairement élevé n’a pas d’importance
Pour l’exploitant, les changements apportés après 16 ans font simplement partie d’une procédure «classique du processus de révision. Ils n’étaient d’ailleurs pas obligatoires. Au contraire: au bout de quelques années, les avancées dans le domaine de la technique nucléaire nous ont permis de placer les éléments de combustibles dans le réacteur de façon à ce que le flux de neutrons soit le plus faible possible.»
Un rapport publié le 21 janvier 2016 par l’agence Wise-Paris, proche du mouvement antinucléaire, tire des conclusions différentes. Cette étude, commandée par la Fondation suisse de l’énergie, part d’un premier constat: «Si les défauts sont de fabrication (ndlr.: ce qu’Axpo a confirmé), on aurait alors fait fonctionner un réacteur pendant des décennies en supposant un état de la cuve plus sûr qu’il ne l’était en réalité.
Or, la température de transition limite est fixée pour une cuve exempte de défauts. La présence de défauts augmente le risque de rupture en cas de choc
». Pareil pour le seuil de sécurité: «Il est estimé à partir d’une cuve théorique, soit sans défaut, qui se trouve être éloigné de l’état réel de celle de Beznau

Greenpeace, qui tente d’obtenir un rapport complet sur la sécurité de Beznau (lire ci-dessous), est également inquiète. «Combinés, les défauts de fabrication et l’usure sont le gros problème de Beznau 1, souligne le spécialiste du nucléaire de l’organisation écologiste Florian Kasser. Si l’usure du réacteur 1 n’était pas si avancée, peut-être que les défauts matériels seraient – un peu – moins problématiques
A nouveau, Axpo réfute ces constats. «Les centrales nucléaires suisses, et en particulier les deux blocs de Beznau, ont été soigneusement entretenues au fil des décennies et constamment modernisées au fil des évolutions techniques, assure Tobias Kistner. En termes de sécurité, les deux blocs de la centrale nucléaire de Beznau peuvent être exploités bien au-delà de 2020. Des systèmes de sécurité redondants, des investissements de renouvellement ainsi qu’un programme intensif de gestion du vieillissement permettent de l’assurer.» (TDG)
Documentation incomplète
Des défauts ont été détectés en juillet 2015 sur la cuve du réacteur 1 de Beznau, lors de sa révision annuelle. Son redémarrage a ainsi été repoussé à l’automne 2015. Mais l’IFSN, chargée de donner le feu vert, a encore repoussé ce délai. Axpo ayant fourni un rapport incomplet, l’exploitant a alors été sommé de fournir toutes les informations manquantes.
Greenpeace réclame elle aussi des documents à Axpo. Malgré l’aval du préposé à la transparence, Axpo n’a fourni à Greenpeace que 50 des 1000 pages d’un rapport sur Beznau. Un recours est pendant au Tribunal administratif fédéral.
«De manière générale, les 50 pages obtenues montrent que les marges de sécurité ont été sensiblement rabotées», explique Florian Kasser. Dans le document en question, publié en 2012, les valeurs limites prévues par la loi auraient été revues à la hausse, de sorte que Beznau peut continuer à être exploitée jusqu’à ses 60 ans, au lieu de 50.
«Le contenu des 950 pages censurées détaille selon moi comment et pourquoi ce rabotage a été possible. Voilà pourquoi nous voulons absolument consulter ce document dans son ensemble

Article de Lucie Monnat.

http://www.tdg.ch/suisse/Douche-par-des-neutrons-Beznau-I-aurait-vieilli-trop-vite/story/27567986