Nov 17

LES MALFAÇONS GÉNÉRIQUES DU NUCLÉAIRE FRANÇAIS ENFIN DÉTAILLÉES, DOCUMENTS À L’APPUI

fraudes-eprNote acide sur la crise du jus : celle-ci porte sur les causes de cette crise, qui se trouvent dans le cœur nucléaire du système électrique.

L’origine de cette crise ? Un problème « générique » affectant certains générateurs de vapeur – ces gros cylindres où s’opère l’échange de chaleur entre l’eau du circuit primaire, au contact du combustible nucléaire, et l’eau du circuit secondaire dont la vapeur va entraîner les turbines des alternateurs – équipant 18 des 58 réacteurs d’EDF. Ils sont soupçonnés de présenter une anomalie de fabrication : des excès localisés de carbone dans l’acier dont ils sont constitués :

. Excès au regard de normes récentes, plus sévères, sur les équipements dits « sous pression ».

. Excès provenant des procédés de forgeage utilisés (ironie de l’affaire: les forgerons sont passés du moulage au forgeage de ces pièces pour en améliorer la qualité).

La cuve de l’EPR de Flamanville

La découverte de ces excès a une histoire singulière, expliquée en détail aux députés et sénateurs de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (Opecst) le 25 octobre dernier, lors d’une audition des industriels (EDF, Areva), de l’ASN et de l’IRSN (vidéo ici). Elle provient d’analyses complémentaires demandées par l’Autorité de Sûreté Nucléaire à la suite de la découverte d’une anomalie similaire – un excès de carbone dans l’acier – sur la cuve de l’EPR en construction à Flamanville. Une découverte rendue publique en avril 2015 par l’ASN (le dossier complet est ici).

Persuadés que des analyses complémentaires devraient démontrer que cette cuve est malgré cette anomalie « bonne pour le service », EDF a poursuivi son installation à Flamanville où elle est désormais soudée aux tuyauteries du circuit primaire. Pour sa part l’ASN affirme qu’elle ne donnera l’autorisation de démarrer que si, et lorsque, ces analyses complémentaires (il s’agit de tests mécaniques sur des éprouvettes de métal représentatives de la cuve, prélevées sur des pièces similaires) auront donné satisfaction. Mais l’affaire allait prendre une toute autre ampleur à la suite de l’exigence de l’ASN d’une revue générale des dossiers de fabrication de toutes les pièces de l’usine de Creusot Loire, et des GV fabriqués au Japon pour le compte d’Areva par le forgeron JCFC (Japan casting & forging corporation).

C’est là que l’affaire s’est corsée. Car non seulement de telles anomalies ont été relevées, mais il est apparu en outre que l’usine de Creusot Forge avait maquillé des procès-verbaux transmis à l’ASN pour les dissimuler.

EDF doit donc faire face à deux problèmes. Le premier est technique : vérifier que ces anomalies de concentration de carbone dans l’acier sont compatibles avec les performances de sûreté demandées à ces pièces, notamment leur tenue en cas de chocs thermiques froids ou chaud, et en situation accidentelle. Si la preuve de ces performances n’est pas apportée, l’ASN exigera l’arrêt des installations et le remplacement des équipements. Le second problème est d’organisation industrielle, juridique : le maquillage des PV constitue une « pratique inacceptable », avoue aux députés et sénateurs Bernard Fontana le nouveau directeur d’Areva NP (racheté par EDF dans le cadre du démantèlement d’Areva), un homme nouveau puisqu’il a fait toute sa carrière hors nucléaire (chimie, sidérurgie et aciéries, ciment). Il s’agit en outre d’un délit punissable en justice.

Examens in situ

Après la confirmation de défauts similaires – avec des anomalies plus fortes pour ceux de GV équipant 12 réacteurs fabriqués au Japon, l’ASN a exigé d’EDF que des examens in situ soient réalisés afin de vérifier l’absence de défauts dans l’acier – défauts qui pourraient être à l’origine de propagation de fissures en cas de choc thermique – ainsi que l’étendue et la localisation des excès. Si l’opération a pu être réalisée à l’occasion d’arrêts programmés pour renouveler le combustible pour 7 réacteurs, l’ASN a exigé la mise à l’arrêt sous trois mois des 5 autres dont les arrêts programmés lui semblaient reporter trop la vérification.

► En fouillant les dossiers de fabrication de Creusot-Forge – 10.000 dossiers de remontant parfois aux années 1970 seront vérifiés, cela va prendre au moins dix ans, même si les inspecteurs ont débuté par les pièces importantes pour la sûreté – il est apparu non seulement des anomalies, mais aussi des non-respects des « règles de l’art » et surtout des « falsifications » et des « fraudes » de certains procès-verbaux (les mots sont du président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire Pierre-Franck Chevet).

Le non-respect des règles apparaît dans le PV de fabrication d’un GV pour Fessenheim-2 en 2008. Comme l’indique le document ci-contre, montré aux élus de l’Opecst, la pièce s’est révélée trop courte lors du forgeage pour le « chutage » d’une partie susceptible d’être trop riche en carbone. L’ASN a sans délai retiré son autorisation de fonctionner pour ce GV, ce qui a entraîné, ipso facto, l’arrêt du réacteur.

Le PV de fabrication fait bien apparaître une fiche d’incident, signale l’impossibilité de couper cette partie, mais conclut bizarrement à la poursuite des opérations, alors que cette pièce aurait dû être « rebutée » indique Pierre-Franck Chevet.

Falsifications de procès-verbaux

Mais il y a pire – pas nécessairement au plan technique mais en terme de culture de sûreté et de respect des obligations légales des fabricants – lorsque des valeurs fausses, différentes des valeurs indiquées sur les PV conservés à l’usine, ont été reportées sur les PV transmis à l’ASN.

Voici ci-contre le cas le plus flagrant également montré lors de l’audition de l’Opecst qui concerne un GV fabriqué pour Gravelines 5. L’un des GV de l’EPR de Flamanville a subit la même pratique, avec une mention de valeur fausse (23% au lieu des 10% réel) pour une des parties « chutées » lors du forgeage de la pièce.

Après les faits, les remarques (acides) :

►Les décisions de l’ASN vont coûter plusieurs centaines de millions d’euros à EDF (300 au moins selon une communication financière de l’industriel pour la seule décision d’arrêt des réacteurs pour vérifications) et met sous tension le système électrique pour cet hiver. C’est une nouvelle démonstration de sa sévérité et de sa capacité à imposer de lourdes dépenses à l’exploitant des réacteurs nucléaires dès lors que la sûreté est en cause. Il est intéressant de comparer cette manière efficace d’exercer son pouvoir de contrôle et de régulation à l’incapacité de son homologue japonaise à imposer une décision de quelques centaines de milliers d’euros pour installer des recombineurs passifs d’hydrogène dans les centrales nippones avant l’accident de Fukushima Daï-Ichi (ce qui aurait évité les explosions lors de l’accident). Comme les problèmes techniques concernent également des pièces fabriquées pour et à l’étranger, il sera intéressant de voir comment réagissent les Autorités de sûreté nucléaires concernées que l’ASN a bien sûr informées de ses découvertes et décisions.

►L’impact sur la sûreté des réacteurs nucléaires de ces anomalies de fabrication n’est pas totalement connu. Certes, Dominique Minière (le patron du parc nucléaire d’EDF) semble persuadé que cet impact va seulement « diminuer les marges de sécurité » prises lors de la conception des pièces. « Tous les fonds de GV étudiés ne montrent pas de défaut initial qui pourrait se propager. On a des marges suffisantes sur tout ce qui a été étudié, sauf pour Fessenheim 2 où il faut étudier encore », a t-il précisé. Mais il va falloir le démontrer à l’ASN et aux experts de l’IRSN qui ne semblent pas vouloir se contenter de paroles verbales.

► La transparence totale est-elle assurée ? Comme l’indique en substance Marie Pierre Comets, la présidente du Haut comité pour la transparence et l’information sur la sûreté nucléaire (HCTINS) lors de l’audition, il y a encore du travail. Pierre-Franck Chevet remarque que l’ASN n’a pas de pouvoir de police et de perquisition… et indique que ce n’est pas nécessairement la bonne piste à suivre, mais réclame par exemple que les personnels chargés de vérifier les fabrications ne dépendent pas des mêmes directions que les fabricants (c’est le moins que l’on puisse exiger…).

► Qui est responsable des falsifications et non-respect des règles ? Bernard Fontana indique avoir « sanctionné au grade le plus élevé que j’ai trouvé, mais il faut rechercher toute l’information ». La direction ancienne de Creusot Loire est clairement en cause. Mais des représentants d’EDF et d’Areva étaient censés surveiller ces fabrications, et Areva en tant que fabricant et réparateur en avait l’obligation légale. Et si ces pratiques ont diminué après la prise de contrôle de Creusot Loire par Areva, elles n’ont pas cessé immédiatement. Jusqu’à quel niveau hiérarchique l’information est-elle montée ? Peut-être faudra-t-il une enquête judiciaire pour le savoir.

► Plus important : en quoi le comportement des plus hauts dirigeants a-t-il pu favoriser l’apparition et le maintien de telles pratiques ? Et comment sont choisis les patrons de ces entreprises contrôlées par l’État ? Considérons l’énormité des erreurs (?) commises par Areva sous la direction d’Anne Lauvergeon (mines de Namibie, diversification dans l’éolien coûteuse puis bradée, engagement dans la fourniture de l’EPR d’Okiluoto en Finlande sans aucune expérience de construction de centrale clé en main) dont la facture finale se compte en milliards d’euros et débouche sur l’éclatement du groupe. Il est trop facile d’évoquer l’euphorie soulevée par le sentiment d’une renaissance du nucléaire avant l’irruption du gaz de schiste et de l’accident de Fukushima. Le rôle d’un dirigeant est justement de ne pas céder à l’euphorie et surtout de ne pas l’aggraver par des comportements personnels.

Comment ne pas relever la totale incapacité des dirigeants (Proglio et Lauvergeon, mais auparavant dès la décision de ne pas se fournir uniquement chez Framatome, puis Areva, en maintenance des centrales et en combustible nucléaire) à organiser les relations industrielles entre ces deux pôles en fonction de l’intérêt général? Or, tous ces dirigeants ont été nommés par le pouvoir politique qui leur a également indiqué leur feuille de route tandis que les administrateurs ont toujours donné quitus. La politisation des nominations et l’affaiblissement de l’influence des administrations centrales ont contribué fortement à ces dérives. Alors que les enjeux – sûreté nucléaire et du système électrique, économiques et financiers – exigent des directions dotés de compétences techniques, de sens de l’intérêt général et de garde-fous éthiques de très haut niveau, la classe politique – UMP et PS et singulièrement Présidents de la République et gouvernants – semblent incapables de considérer ces critères comme décisifs pour les nominations à ces postes de direction. Déterminer les critères et processus de nominations des dirigeants pourrait ainsi être considéré comme faisant partie des règles fondamentales de sûreté que tout pouvoir politique devrait suivre, puisqu’il est évident que l’action des dirigeants pèse sur la sûreté nucléaire. Un nouveau terrain de réflexion et d’action pour l’ASN ?

►L’audition de l’Opecst montre à quel point les élus reportent désormais leurs espoirs de maîtrise du système sur l’ASN et l’IRSN. C’est logique. Ils ne vont pas eux même vérifier les fabrications en usine. Et lorsque l’industriel leur assure que les pièces sont « bonnes pour le service », ils ne peuvent se transformer en experts de la métallurgie pour en juger. Sagement, ils font donc confiance aux institutions (ASN et IRSN) mises en place, et à leurs dirigeants que le gouvernement nomme, pour vérifier les assertions des industriels. Cela pose deux questions : s’assurer que leurs dirigeants seront bien choisis, et qu’ils auront les moyens de conduire leur action. Sur ce dernier point, il est clair que la demande de l’ASN de voir son financement augmenter afin de disposer de personnels en nombre suffisant  devient cruciale. Or, la réponse à cette demande n’est toujours pas satisfaisante. L’ASN et l’IRSN avaient demandé 200 embauches pour faire face à leurs responsabilités, le gouvernement en a accordé 30.

Pour accéder à l’article et aux documents montrant les falsifications, cliquer sur :

http://huet.blog.lemonde.fr/2016/11/17/notes-acides-sur-la-crise-du-jus-2/