Déc 07

AU CŒUR DE LA CRISE NUCLÉAIRE, DES DIZAINES DE FRAUDES ET D’IRRÉGULARITES DANS UNE USINE AREVA

coeur-arevaUn audit réalisé au Creusot Forge, l’usine du groupe Areva où sont forgés les gros composants des centrales nucléaires, a révélé l’existence d’irrégularités dans 430 dossiers « barrés ». Certaines s’apparentent à des falsifications. Deux réacteurs sont toujours à l’arrêt depuis ces découvertes et 6.000 dossiers d’archive sont encore en cours d’examen.
« C’est un iceberg dont nous nous apercevons qu’il prend des proportions impensables hier encore. » Jean-Claude Delalonde, président de l’Association nationale des comités et commissions locales d’information (Anccli), a tiré la sonnette d’alarme devant les participants de la 28ème conférence des commissions locales d’information (CLI), le 16 novembre dernier. En avril 2016, 430 dossiers de fabrication irréguliers — des dossiers « barrés » — ont été découverts dans les archives de l’usine Areva du Creusot (Saône-et-Loire), où sont forgés les gros composants en acier des réacteurs nucléaires.
Dans ces dossiers doivent être indiquées toutes les propriétés chimiques et mécaniques de la pièce – des caractéristiques décisives pour la sûreté des installations. L’usine du Creusot doit en fournir une copie à EDF et à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et en archiver un exemplaire. Problème : certains des dossiers barrés exhumés des placards du forgeron n’affichent pas les mêmes informations que les exemplaires transmis au client et au gendarme du nucléaire… 88 de ces écarts concernent des composants de réacteurs en fonctionnement forgés entre 1965 et 2012 et 19 le futur réacteur EPR de Flamanville 3. Pour Fessenheim 2 et Gravelines 5, les aberrations sont si préoccupantes que les réacteurs sont maintenus à l’arrêt.
En juillet 2016, coup de tonnerre : d’autres anomalies ont été mises en lumière dans des documents qui ne présentent pas le double trait caractéristique des dossiers barrés. Ce sont donc désormais plus de 6.000 dossiers qu’Areva va devoir examiner, à la recherche d’omissions ou de résultats falsifiés. « C’est une forme d’évidence pour moi, on va trouver d’autres anomalies ou irrégularités », a déjà prévenu le président de l’ASN, Pierre-Franck Chevet, lors d’une audition <http://videos.assemblee-nationale.fr/video.4345585_580f80fe66839.opecst–controle-des-equipements-sous-pression-nucleaires-25-octobre-2016>  devant l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst), le 25 octobre. Le feuilleton des arrêts forcés de réacteurs risque ainsi de connaître de nouveaux rebondissements.

Comment ces irrégularités ont-elles été découvertes ?
En 2015, quand l’ASN apprend que l’acier de la cuve du futur EPR de Flamanville présente une concentration excessive de carbone, elle demande à Areva de réaliser un audit dans son usine du Creusot, où la pièce a été fabriquée. Cette requête est appuyée par EDF, dont le centre d’expertise en fabrication et métallurgie, le Cèdre, s’est inquiété de nombreuses anomalies dans les essais de traction exécutés par le forgeron. « Ces essais consistent à étirer une tige de métal un peu plus grosse qu’une cigarette entre deux machines pour mesurer la résistance de l’acier », précise Jean-Luc Mercier, représentant CGT, qui travaille au laboratoire de l’usine du Creusot.
D’abord mené en interne en 2015, l’audit est confié en 2016 au cabinet indépendant Lloyd’s Register Apave. Ce travail permet de découvrir l’existence des 430 dossiers affichant, « dans la marge, une double-barre qui met en évidence que ce dossier révèle des écarts », a décrit Rémy Catteau, directeur des équipements sous pression à l’ASN, le 25 octobre à l’Opecst http://videos.assemblee-nationale.fr/video.4345585_580f80fe66839.opecst–controle-des-equipements-sous-pression-nucleaires-25-octobre-2016 Ces documents ont été examinés un par un pour identifier la nature des irrégularités. En parallèle, Areva a « procédé à un examen par sondage des dossiers de fabrication qui ne comportaient pas les fameuses barres, a indiqué le PDG d’Areva NP, Bernard Fontana, aux parlementaires. Ce sondage a mis en évidence des écarts similaires à ceux révélés lors de l’examen des dossiers barrés. » D’où la nécessité de décortiquer tous les dossiers concernant des composants nucléaires, soit plus de 6.000 documents. « Il faut purger le passé », a admis M. Fontana.
Les irrégularités constatées sont-elles graves ?
Cela dépend. « Il s’agit, dans beaucoup de cas, de manque de rigueur. Mais aussi, dans quelques cas, de manquements graves à la culture qualité, qui ont conduit à ne pas déclarer et traiter des écarts selon les procédures qui auraient dû être appliquées », a analysé le PDG d’Areva NP. Trois cas sont graves : Fessenheim 2, Flamanville 3 et Gravelines 5.
À Fessenheim 2, c’est la virole basse du générateur de vapeur qui pose problème. « Les règles de l’art du forgeage imposent de couper une partie du lingot d’acier d’où est issue la virole, où se concentrent toutes les impuretés », a décrit M. Catteau. Or, les ouvriers n’ont pas effectué cette opération indispensable appelée « chutage ».

Dans le dossier de fabrication du Creusot, on trouve une fiche incident qualité datée de 2008 qui précise qu’il « n’est pas possible de couper la partie qu’on doit couper, parce que la longueur de la virole est trop courte ». Pourtant, dans cette même fiche incident, il est préconisé de « poursuivre la fabrication ». Résultat, « cette partie, qui recueille les éléments indésirables, se retrouve dans la pièce finale. Ça a des conséquences potentielles pour la sûreté qui peuvent être majeures », s’est alarmé M. Catteau.
De ce fait, l’ASN a suspendu l’autorisation du générateur de vapeur qu’elle avait accordée à Fessenheim 2 en 2012. EDF mène depuis mai 2016 une série de tests visant à démontrer que le générateur est apte à fonctionner en toute sûreté. « Nous sommes confiants sur le fait de pouvoir présenter un dossier robuste à l’ASN avant la fin de cette année pour demander le redémarrage du réacteur », a assuré Dominique Minières, directeur exécutif chargée du parc nucléaire et thermique d’EDF, le 25 octobre à l’Opecst <http://videos.assemblee-nationale.fr/video.4345585_580f80fe66839.opecst–controle-des-equipements-sous-pression-nucleaires-25-octobre-2016> .
Même falsification concernant le générateur de vapeur de Flamanville 3 : les ouvriers du Creusot n’ont coupé que 10 % du lingot, alors que le dossier de fabrication remis à l’ASN affirme que 23 % ont été supprimés. Concernant le nouveau générateur de vapeur qui devait être installé sur Gravelines 5, les valeurs obtenues aux tests de résilience indiquées dans le dossier de fabrication archivé au Creusot — 42-42-165 joules — n’ont rien à voir avec les valeurs transmises à l’ASN — 98-120-165 joules. « Sachant que le requis réglementaire pour ce type d’essai est de 60 joules », a précisé M. Catteau. Le générateur de vapeur n’a pas été installé et Gravelines 5 est toujours à l’arrêt…

Pour lire la suite de l’article de Émilie Massemin, aller sur : https://reporterre.net/Au-coeur-de-la-crise-nucleaire-des-dizaines-de-fraudes-et-d-irregularites-dans