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Mai 27

FRANCE-SUISSE : REGARDS CROISÉS SUR LE DÉSENGAGEMENT DU NUCLÉAIRE

Suisse FranceLes politiques énergétiques en France et en Suisse sont à un carrefour. Les Helvètes ont décidé d’une sortie progressive du nucléaire tandis que le nouveau ministre français de l’Environnement, Nicolas Hulot, est bien connu pour ses prises de position anti-nucléaire.

Les citoyens suisses ont tranché lors d’un référendum organisé le 21 mai 2017 : ils ont approuvé par plus de 58% la sortie progressive du nucléaire d’ici à 2034. Ce nouveau référendum est l’occasion pour les Français de s’interroger sur leur relation au nucléaire dans un contexte un peu défavorable à l’atome depuis l’accident de Fukushima au Japon.

L’Europe est désormais divisée en deux groupes : ceux qui renoncent plus ou moins rapidement et ceux qui gardent l’atome comme référence énergétique.

Des mouvements opposés

Alors que l’Allemagne et désormais la Suisse se désengagent de l’atome, d’autres pays comme la Grande-Bretagne, la Finlande, la Pologne ou encore la Hongrie renforcent leur parc nucléaire .

Deux mouvements opposés qui doivent être remis dans le contexte global d’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Les spécificités de chaque État ne suffisent pas à expliquer les différentes trajectoires. Le nucléaire est un choix avant tout politique comme l’ont rappelé les électeurs suisses.

La culture du consensus

La Suisse est un pays de consensus. La composition du gouvernement, à elle seule, illustre cette réalité avec sept ministres issus des quatre grands partis qui structurent la vie politique du pays.

Un consensus duquel les citoyens ne sont pas exclus puisqu’ils sont amenés à se prononcer par voie référendaire trois à quatre fois par an sur des questions locales et nationales.

Celle du nucléaire est bien entendu nationale et a dégagé une majorité pour mettre un terme au développement du nucléaire.

Par ailleurs, il n’est pas question de construire de nouvelles centrales nucléaires, car les énergies renouvelables doivent assurer, à terme, le bon approvisionnement du pays.

Changement d’orientation

Le défi n’est pas anodin puisque aujourd’hui, plus d’un tiers de l’électricité helvétique produite est d’origine nucléaire. 53% de l’électricité est issue de l’énergie hydraulique alors qu’avec 5%, les énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse) complètent le mix énergétique.

Seule l’Union Démocratique du Centre (UDC) a appelé à voter contre la sortie progressive du nucléaire en raison des coûts que cela engendrerait sur la facture d’électricité. Un argument qui n’a pas convaincu contrairement à fin 2016 où les électeurs s’étaient opposés à un retrait rapide du nucléaire .

Le changement d’orientation est certainement dû au calendrier bien moins brutal. La première version de sortie du nucléaire présentée l’année dernière prévoyait un arrêt de trois des cinq réacteurs en l’espace d’un an.

Les défis de la transition

La Suisse va devoir remplacer la production nucléaire par d’autres sources d’énergie bas carbone et non polluantes. Les barrages hydrauliques (moins performants l’hiver en raison des conditions climatiques) ont atteint de hauts niveaux de performance qu’il va être difficile d’améliorer.

Dans le même temps, le solaire ne peut pas assurer une production électrique à grande échelle en raison de l’ensoleillement limité et l’éolien est aussi limité, faute de place disponible.

De telles considérations sont vraies, dans une moindre mesure, en France où les conditions climatiques sont plus favorables au développement des énergies renouvelables, mais où supplanter le nucléaire est particulièrement compliqué, car il représente 75 % de l’électricité produite.

Selon Henri Prévôt , consultant en politique de l’énergie, il est en théorie possible de se passer du nucléaire et des énergies fossiles à l’horizon 2050, mais cela suppose l’implantation de 150 000 à 200 000 éoliennes sur le territoire ainsi que 2 000 à 3 000 kilomètres carrés de panneaux photovoltaïques. Soit des paysages transfigurés et une électricité plus chère pour le consommateur français.

Penser aux territoires

En effet, la France produit l’électricité la moins chère d’Europe et la fin du nucléaire aboutira à une augmentation du prix du kWh. Pro et anti-nucléaires conviennent d’une hausse des prix, mais avec un large éventail de degrés.

La France est aujourd’hui dans l’expectative, car si le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, a réaffirmé le 18 mai qu’ » il est dans l’intérêt national que la production nucléaire reste solide, performante et compétitive « , Nicolas Hulot, nouveau ministre de la Transition écologique et solidaire, reconnaît que  » le nucléaire, que l’on soit pour ou contre, de toute façon on ne peut pas s’en passer demain matin « .
La fermeture probable de la centrale de Fessenheim dans la première partie du quinquennat d’Emmanuel Macron, mais la mise en service de l’EPR de Flamanville en avril 2020 montre une fois encore qu’il est difficile de définir les futurs contours du nucléaire en France. L’objectif officiel, confirmé par le nouveau président, est de passer de 75% à 50% de nucléaire dans le mix énergétique français d’ici à 2025 .
Une transition là aussi ambitieuse et qui nécessite un développement rapide des énergies renouvelables et une réorientation des territoires qui bénéficient actuellement de l’implantation de centrales nucléaires. L’apport financier des centrales est une bouffée d’oxygène pour les localités qui les abritent. Une sortie plus ou moins rapide du nucléaire impliquera une réflexion profonde sur l’avenir de ces territoires.

Article de Pierre Dacquin, consultant EXTIA nucléaire et énergies fossiles

https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-170407-france-suisse-le-match-du-nucleaire-a-t-il-commence-2089431.php