Mai 29

L’INDE ACCÉLÈRE SA COURSE AU NUCLÉAIRE MILITAIRE

IndeEn retard sur la Chine et le Pakistan, l’Inde développe sa production d’uranium enrichi pour son arsenal atomique.

Ce projet n’aurait jamais dû être rendu public. Au milieu des années 2000, dans le plus grand secret, le gouvernement indien a planché sur la construction d’une usine d’enrichissement d’uranium. Un chantier susceptible d’augmenter ses stocks de matières fissiles à des fins militaires d’ici à quelques années. En 2009, le Bhabha Atomic Research Center (BARC), l’autorité de recherche atomique, avait obtenu un terrain près du village d’Ullarthi Kaval, dans l’État du Karnataka, au sud du pays. Les travaux commencèrent. Problème: depuis des décennies, les habitants font paître leur bétail sur ces terres qui, du jour au lendemain, leur sont interdites.

Un site contesté

Des grillages sont posés, des murs érigés. En 2012, les chefs du conseil de village se tournent vers une organisation écologiste de Bangalore, l’Environment Support Group. Son directeur, Leo Saldanha, se met au travail. «Nous avons contacté le Ministère de l’environnement, la Commission indienne à l’énergie atomique… Très vite, nous avons réalisé que ce chantier était sous la juridiction du premier ministre. Et on nous a fait comprendre que nous n’obtiendrions jamais rien.»
En 2013, Leo Saldanha saisit le National Green Tribunal, l’instance judiciaire indienne en charge de l’environnement, pour obtenir l’arrêt des travaux. Les juges lui donnent raison l’année suivante. Mais le chantier continue. «Des étangs, des lacs où le bétail s’abreuvait ont été détruits», raconte Leo Saldanha. Le terrain qui accueillera l’usine d’enrichissement est protégé par un mur d’enceinte de 10 km de long. Les images satellites fournies par Google Earth témoignent de la taille impressionnante du site: 570 hectares. C’est bien plus que les 56 hectares de la seule usine d’enrichissement d’uranium qui existe pour l’instant en Inde, près de Mysore.
Lorsque les travaux d’Ullarthi Kaval seront terminés, l’Inde pourra augmenter considérablement sa production de matières fissiles. Elle est l’un des rares pays au monde à le faire, avec le Pakistan et de la Corée du Nord. Un fait qui en dit long sur la course aux armements nucléaires en Asie du Sud. D’après le Bulletin of Atomic Scientists, l’Inde disposerait d’assez d’uranium et de plutonium pour fabriquer 110 à 120 têtes nucléaires, contre 130 à 140 têtes pour le Pakistan. Avec l’aide de la Chine, Islamabad développe son arsenal, teste de nouveaux missiles et augmente son stock de plutonium et d’uranium enrichi. Pour les agences indiennes du nucléaire, il est essentiel de ne pas se laisser distancer par le Pakistan et de rattraper le rival chinois.

Pour faire une bombe H

Deux indices confirment l’usage militaire de la future usine. Dans le compte-rendu d’audience publié par le National Green Tribunal, les avocats des pouvoirs publics soulignent que l’usine servira à «répondre aux besoins futurs en matière de combustible enrichi pour des applications (…) d’autodéfense». Ensuite, en 2011, le directeur de la Commission à l’énergie atomique a déclaré que le site serait civil mais resterait fermé aux inspecteurs de l’AIEA, ce qui implique un usage militaire.
En effet, l’Inde n’ouvre que ses installations civiles à l’agence de Vienne. Les sites militaires restent en dehors de toute supervision internationale. Pour Robert Kelly, chercheur au Stockholm International Peace Research Institute, «l’Inde cherche sans doute à accroître son stock d’uranium enrichi pour développer son arsenal thermonucléaire. Les bombes atomiques indiennes sont des bombes A au plutonium. Or une bombe thermonucléaire, dite bombe H, requiert de l’uranium.» Les ambitions indiennes sont rendues possible en partie grâce à l’Occident. Les accords de coopération nucléaire civile conclus avec la France, les États-Unis, la Russie puis le Canada ont permis d’acheter 7810 tonnes d’uranium naturel entre 2009 et 2016. Si ces importations répondent aux besoins de centrales nucléaires civiles, elles ont aussi permis aux autorités d’orienter leurs maigres ressources des mines d’uranium vers leur programme militaire.

Ambiguïtés françaises

Alors qu’en avril 2015, la France déposait un projet de traité interdisant la production de matières fissiles pour les armes nucléaires à la Conférence du désarmement à Genève, le Français Alstom dévoilait un contrat de 8,5 millions d’euros pour la construction d’un transformateur électrique destiné à alimenter l’usine d’enrichissement d’uranium d’Ullarthi Kaval. Selon Robert Kelly, l’imagerie satellite montre que le creusement des fondations est presque terminé. «On aperçoit aussi deux pylônes à haute tension qui apporteront le courant jusqu’au transformateur, explique cet ancien inspecteur de l’AIEA, qui ajoute: Alstom assiste l’Inde dans son projet d’enrichir de l’uranium à des fins militaires.» Sollicitée, la filiale indienne du groupe n’a pas donné suite.
«Alstom ne fait rien d’illégal, tempère Benjamin Hautecouverture, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, à Paris. L’accord de coopération nucléaire civil franco-indien de 2008 interdit la livraison de technologies et de matériels pour l’enrichissement d’uranium à plus de 20%. Alstom ne fait que construire un transformateur électrique.» Un expert nucléaire qui souhaite rester anonyme pointe néanmoins la contradiction entre la posture de la France à Genève et le chantier d’Alstom: «Le marché du nucléaire qui s’ouvre en Inde n’est pas négligeable. Du coup, Paris est moins regardant

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