Oct 16

LE NUCLÉAIRE FRANÇAIS MENACÉ PAR LA PÉNURIE DE TALENTS

VocationsLongtemps vu comme une filière d’excellence, le nucléaire ne fait plus recette auprès des étudiants. Ingénieurs, chercheurs et techniciens s’orientent vers d’autres industries, faisant planer le risque d’une pénurie de compétences.

Ils seront une soixantaine d’étudiants à écouter, ce lundi à Saclay (Essonne), la conférence inaugurale ouvrant leur année de formation à l’Institut national des sciences et techniques nucléaires (INSTN). Diplômés de ce haut lieu de la formation française en « génie atomique », ces jeunes ingénieurs seront-ils les derniers Mohicans d’un secteur éclipsé par les énergies renouvelables.

Alors que la filière prévoit d’investir dans la prolongation de la durée de vie de son parc nucléaire et qu’elle ambitionne de construire de nouveaux réacteurs, elle redoute désormais qu’une transition académique n’accélère la transition énergétique. Un spécialiste du secteur résume crûment l’enjeu : « Il faut maintenir du nombre et attirer les talents. On trouve des gens, mais pas assez pour être sûrs de la qualité. »

Infrastructure vieillissante

Tandis qu’EDF et Areva évaluent entre 6.000 et 8.000 recrutements les besoins annuels d’ingénieurs, de chercheurs et de techniciens pour les 2.500 entreprises du secteur ces quinze prochaines années, les signaux d’attrition se multiplient. Bon an mal an, l’INSTN recrute pour sa formation phare « 60 étudiants, quand on en avait une centaine avant Fukushima », note Philippe Corréa, le directeur de l’école du Commissariat à l’énergie atomique. « Et il y a, en France, beaucoup de formations dans les masters qui sont maintenues mais qui sont à un seuil minimal de dix ou douze étudiants. » 

L’infrastructure de formation, elle-même, a vieilli avec son secteur : mis en service dans les années 1960, les réacteurs d’enseignement comme RUS (à Strasbourg) ou Ulysse (à Saclay) ont fermé ces dernières années. Le dernier d’entre eux, Isis (lui aussi à Saclay), doit s’arrêter dans moins de deux ans.

Dans les formations généralistes d’ingénieurs, le secteur perd aussi du terrain. Dans l’enquête « premier emploi » de Mines ParisTech, 30 % des jeunes diplômés 2012 s’étaient orientés vers le secteur de l’énergie. Happés par les technologies de l’information ou le conseil, les diplômés 2014 n’étaient plus que 19 %, et ceux de 2016 que 14 %. 

Le secteur est aussi « en concurrence directe avec les autres industries, telles que l’aéronautique ou l’automobile, qui bénéficient souvent d’une image plus attractive que le nucléaire ou l’énergie en général », reconnaît le président du conseil d’administration d’Areva, Philippe Varin, dans une publication de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN). Le temps est loin où « on était dix par promo de l’X à aller chez EDF », se souvient un ancien patron de centrale.

Déficit de soudeurs

Cette perte d’attractivité ne s’arrête pas aux formations les plus élitistes. Emmanuel Macron, alors à Bercy, avait chargé l’an dernier Yves Bréchet, le haut-commissaire à l’énergie atomique, d’une mission sur le « maintien des compétences critiques chez Areva » en particulier métallurgiques« Il est urgent d’agir car plusieurs personnes qui, dans la structure, détiennent aujourd’hui les compétences critiques sont en recherche active d’emploi ailleurs que chez Areva », pointait notamment Yves Bréchet, suggérant de négocier un accès au vivier d’ArcelorMittal ou de s’inspirer de la Arcelor University.

Jean-Bernard Lévy regrettait aussi l’an dernier, devant les parlementaires, qu’on ne parle plus assez français sur les chantiers d’EDF, se plaignant du déficit de soudeurs, de robinetiers et de monteurs électriques. Un discours relayé par la Cour des comptes, qui estimait, au vu des ambitions nucléaires françaises, que la mobilisation des acteurs n’était pas à la hauteur.

Retard dans le numérique

Après avoir passé trois ans à organiser le sauvetage d’Areva , la filière, qui multiplie depuis dix ans les contre-performances sur ses chantiers de construction, tente de redresser la barre. Pour « redonner de la fierté » à ses étudiants, l’INSTN remet désormais ses diplômes avec le décorum propre aux grandes écoles.  Quant au patron d’Areva NP, Bernard Fontana , il a déjà prévu de passer « dix-huit soirées » dans les écoles et les universités l’an prochain.

Mais, pour convaincre, la filière a d’autres obstacles structurels à surmonter. Le secteur, d’abord, est encore loin d’avoir fait sa révolution numérique, un probable prérequis pour attirer de futurs étudiants. Historiquement, le pilotage des centrales nucléaires est longtemps resté analogique, et l’introduction des outils digitaux dans l’exploitation des usines se heurte toujours rapidement à des enjeux de cybersécurité..

À coups d’annonces de jumeaux numériques d’usines , les entreprises du secteur tentent de rattraper leur retard sur l’aéronautique ou l’automobile. Avec une déclinaison pour la formation : le CEA prévoit de numériser les fonctions d’Isis et de récupérer le pupitre de commande du réacteur, pour en proposer une version en réalité augmentée aux étudiants.

La barrière de la langue

Restructurer et internationaliser l’enseignement est une autre gageure. Certains pays s’intéressent aux formations made in France, à l’instar de l’Inde ou des Émirats arabes unis, voire du Royaume-Uni, qui relance un programme nucléaire. Mais cela suppose d’internationaliser la formation, aujourd’hui dispensée en français. Or former des profs en anglais ne va visiblement pas de soi. Quant à la Chine, avec laquelle la France a créé une école d’ingénieurs (l’Ifcen) près de Canton – avec un an de cours de français intensif pour les étudiants -, elle cherche « à récupérer la maîtrise » de ses formations, assure un expert.

La filière espère aussi que la transition énergétique du fossile vers les énergies décarbonées reconnaîtra un jour les mérites du nucléaire – une énergie massive et sans CO2. Fustigeant « les mix énergétiques adaptés à un pays de retraités et de bobos », le haut-commissaire à l’énergie atomique, Yves Bréchet, défend ainsi, à la manière d’un militaire en campagne, « l’engagement citoyen » d’une carrière dans le nucléaire. « La nature même de cette industrie impose une intégrité sans faille et un sens du bien public sans complaisance », écrivait-il récemment. Avis aux amateurs.

Article de Véronique Le Billon 

https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/030699449957-le-nucleaire-francais-menace-par-la-penurie-de-talents-2122269.php

NDLR : le nucléaire n’a pas d’avenir, les jeunes l’ont bien compris !