Fév 20

LA SAISON DES DOCTEURS FOLAMOUR DU NUCLÉAIRE EST OUVERTE

Alors que démagogie et nationalisme prennent le pas sur la prévention des risques, c’est autour du 11 mars que chaque année, depuis l’accident nucléaire de 2011, une série de conférences destinées à prôner un retour à la vie normale en zone contaminée sont organisées. À défaut de sauver les populations qui en sont victimes, sauver l’industrie nucléaire est désormais le combat de quelques-uns, dont le rôle est de faire porter la responsabilité de la gestion des conséquences des aléas de l’atome sur les populations qui les subissent. Un jeu de rôle pas comme les autres.

11 mars 2011, un séisme de magnitude 9 survient au large des côtes du Tohoku, région nord est du Japon, entraînant la formation d’un tsunami de plusieurs dizaines de mètres et l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima dai 1. Ce désastre naturel à l’origine du désastre humain, pourtant annoncé depuis des décennies, n’avait pas empêché de construire deux centrales nucléaires sur une faille sismique que l’on savait active : la plaque du Pacifique avance chaque année sous la plaque Eurasienne sur laquelle se trouve l’île du Honshu, île principale de l’archipel nippon. Au regard des dégâts engendrés, non par le seul Tsunami, mais également par l’explosion de la centrale, on aurait pu s’attendre à quelques états d’âme de la part des autorités nucléaires internationales. La remise en cause d’une telle industrie aurait été amplement justifiée. Mais sagesse et raison n’étant pas au nombre des fleurons du monde industriel il n’en a rien été, bien au contraire. C’est ainsi que depuis sept années, les autorités nationales et internationales de gestion du nucléaire développent une propagande active multipliant les conférences auprès des Japonais. Celle-ci vise à les convaincre d’abandonner leur peur et d’accepter enfin d’apprendre à gérer leur vie dans un environnement contaminé.

Les acteurs de l’endormissement

Le 29 janvier dernier, en fin d’après-midi, au siège du journal Mainichi [1], s’est déroulée l’une de ces conférences, la première d’une longue série dont le pic se situe de fin janvier à fin avril. Y sont invitées des personnalités connues pour leur position engagée dans la poursuite du nucléaire, comme le professeur Hayano Ryugo, nationaliste assumé, spécialisé en physique expérimentale à l’université de Tôkyô [2] ou Kainuma Hiroshi, sociologue à l’université de Ritsumeikan (Kyôto). L’un et l’autre sont acteurs du programme ETHOS [3], initiative visant à apprendre aux habitants à gérer leur vie dans les territoires contaminés. Ce programme est soutenu par la Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR), l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), l’Université médicale de Fukushima et la Fondation d’extrême droite Sasakawa. Hayano Ryugo et Kainuma Hiroshi proposent diverses activités au cours de l’année, dont la visite de la centrale nucléaire de Fukushima par des lycéens de la région [4]. Ils les emmènent en bus sur les lieux hautement contaminés afin de leur prouver qu’ils sont bel et bien en vie à leur retour, partant du postulat que la populace mal éduquée prétendrait à une mort subite au passage dans les zones radioactives. Ils confient le rôle d’ «éducateur» à ces jeunes recrues, désormais en charge de s’ouvrir auprès de leurs semblables et de témoigner de ce qu’ils ont vu. Ces jeunes âmes enrôlées malgré elles, auront pour rôle de calmer les tensions autour d’elles et ainsi permettre l’encouragement au retour des habitants à vivre dans l’ancienne zone d’évacuation.

(Conférence du 29 janvier 2018, au siège du journal «Mainichi», à l’occasion de la sortie de l’ouvrage : «Repenser « la discrimination à Fukushima » pour être heureux. Photo : ©CécileBrice -)

Mais où est donc passé notre bonheur ?

Accompagné de quelques témoins invités à évoquer le réconfort dans l’inconfort, et à prononcer des discours relevant plus de la méthode Coué que de la démarche scientifique, le binôme Hayano-Kainuma s’affiche, animant conférence sur conférence au programme des deux mois à venir. Dans ces séminaires, le principal procédé utilisé pour expliquer au public qu’il est responsable de la perte de son bonheur et innocenter les responsables de l’accident nucléaire, consiste en un retournement sémantique audacieux. Celui-ci a pour but d’imputer la responsabilité tant des maladies engendrées par la radioactivité et le désarroi lié à l’évacuation, non à l’explosion de la centrale, mais aux victimes elles-mêmes. Ainsi seraient coupables de la détresse régnante tous ceux qui, par leurs «angoisses exacerbées», répandraient un sentiment d’instabilité autour d’eux, voir dégageraient un climat à l’origine de leur propre stigmatisation puisque s’avouant contaminés…

Nous partageons avec vous quelques «perles» parmi les divers messages diffusés:

– la question des masques et autres signes extérieurs de protection pouvant engendrer la peur ou l’inquiétude des personnes avoisinantes qui, elles, ne porteraient pas de vêtements de protection, seraient à éviter.

– Les voyages dans d’autres départements organisés par certaines associations pour la réhabilitation sanitaire des enfants afin de leur permettre des promenades libres en montagne ou en forêt, ce qui est impossible dans les régions touchées par la contamination à Fukushima, eux aussi, seraient à conjurer car présupposant un environnement initial contaminé.

– le fait qu’il faudrait cesser les enquêtes sanitaires concernant le dépistage des cancers de la thyroïde trop coûteuses. Faisant fi des études épidémiologiques sur la question, les intervenants s’aventurent à dénoncer la terminologie de «cancer», cette maladie n’étant, selon eux, pas si mortelle. Cette appellation de «cancer» génèrerait inutilement la crainte des habitants, augmentant d’autant leur stress.

Il s’agit donc de brandir la menace de ce qui pourrait advenir avec des «si» (si l’on fait une erreur en opérant d’un cancer de la thyroïde, vous pourriez avoir les cordes vocales coupées), contre une peur, dans les faits justifiée, de ce qui est déjà présent : la contamination.

Afin d’éviter toute discussion avec l’assemblée des auditeurs présents (une soixantaine), les deux heures de présentation se terminent sans échange de questions-réponses avec la salle. L’affaire est donc close et les accusateurs accusés.

(Conférence du 29 janvier 2018 intitulée : « Pour dépasser les divergences et stigmatisations engendrées par l’accident nucléaire ». Traduction du texte affiché: « On ne connaît pas la mortalité (du cancer de la thyroïde). On opère ceux que l’on trouve. Mais il arrive qu’en faisant l’opération on touche les cordes vocales et que la voix ne sorte plus, ou encore que l’on blesse la thyroïde et que les hormones ne soient plus diffusées. » Transcription des paroles de Kodama Kazuya (professeur en biologie moléculaire). Photo©CécileBrice -)

La solution promulguée afin de résister à ce qu’ils désignent comme «rumeurs malsaines» véhiculées par les personnes pensant que la vie dans les territoires contaminées ne pourrait être saine (une drôle d’idée !), est un retour à la normale dans les villes contaminées. Les communes principalement visées sont celles de l’ancienne zone d’évacuation qui rouvrent une à une à l’habitat, malgré des taux de contamination encore très élevés.[5] Cette réouverture de la zone se fait de façon autoritaire puisque la sortie des communes de la zone d’évacuation engendre la coupure systématique des aides financières aux anciens résidents aujourd’hui réfugiés.

Les motivations de la propagande au retour

Cette volonté politique de revenir à une vie normale en zone contaminée est motivée par le coût jugé exorbitant de l’évacuation des populations qui se reflète dans le calcul des risques et des assurances couvrant les aléas des centrales nucléaires [6], engendrant de fait une augmentation du coût de l’exploitation des centrales. Il s’agit donc de limiter l’évacuation des populations en cas d’accident, de leurs apprendre à assurer la décontamination elles-mêmes, ainsi qu’à vivre en territoire contaminé. En somme, l’élaboration d’une telle stratégie a pour but de rassurer les habitants afin de les former à la gestion des dégâts inhérents à l’exploitation des centrales nucléaires. À plus grande échelle, cette politique des entreprises du nucléaire vise à permettre la continuité de leur activité malgré une image catastrophique fondée sur des réalités qui ne le sont pas moins.

C’est la raison pour laquelle, dans un même élan, AREVA, entreprise française désormais célèbre pour la mauvaise gestion de son activité mais également pour avoir vendu et pour continuer à exporter le combustible se trouvant à l’intérieur des centrales nucléaires japonaises (le MOX), vient d’être rebaptisée ORANO, affichant ainsi sa renaissance. D’un coup d’un seul, alors qu’Areva s’invente une nouvelle vie, Trump annonce une relance de l’activité du nucléaire aux États-Unis au moment où le Japon continue sa politique sur la communication du risque. Le but ultime est d’inculquer l’acceptation d’un nouvel atome pour la paix, tout en brandissant l’imminence d’un affrontement atomique avec la Corée du Nord.

Ainsi, s’il importe d’agiter le drapeau de la menace militaire pour justifier la détention de l’arme toute puissante, il convient simultanément de faire taire la peur du danger sanitaire de l’atome, qui n’est pourtant plus un doute scientifique, de façon à engendrer son acceptation. Cette propagande active pour le consentement au nucléaire avait été mise en place après la seconde guerre mondiale, générant la construction de centrales nucléaires dans un Japon qui venait pourtant de subir l’explosion des bombes américaines de Hiroshima et Nagasaki. Faut-il que l’être ait la mémoire courte pour s’apprêter à entrer de nouveau dans l’ère nucléaire.

[1] Mainichi shinbun est l’un des principaux journaux japonais. Ce quotidien national est connu pour ses positions pro nucléaires.

[2] Indiqué sur le programme mais absent le jour même

[3] Voir à ce sujet notre article dans le Journal du CNRS : https://lejournal.cnrs.fr/articles/a-fukushima-la-…

« Les acteurs impliqués dans la gestion du désastre japonais sont en partie les mêmes que ceux qui ont « géré » la crise nucléaire de Tchernobyl. C’est le cas notamment de Jacques Lochard, directeur du CEPN (Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire), ainsi que du docteur Yamashita Shunichi, membre de la commission d’enquête sanitaire, l’un des premiers à avoir prôné le relèvement de la norme de sécurité à 100 mSv/an, ou encore du professeur Niwa de l’université médicale de Fukushima. Ce psychiatre argumente en faveur d’un retour des habitants en réponse aux taux de dépression et de suicide croissants liés à la douleur de l’éloignement de leur pays natal. De fait, les réfugiés sont privés de liberté de décision sur leur propre sort puisqu’on ne leur donne ni les moyens de pouvoir partir ni ceux de se réintégrer totalement. Autrement dit, on les contraint à devoir gérer leur quotidien dans un environnement contaminé. C’est justement l’objet du programme Ethos Fukushima, qui fait suite au programme Ethos Tchernobyl, l’un comme l’autre dirigés par Jacques Lochard et dans lesquels les docteurs Yamashita et Niwa jouent un rôle fondamental. Ce programme est basé sur le calcul du coût/bénéfice en matière de radioprotection et vise à apprendre aux habitants à gérer leur quotidien dans un environnement contaminé, la migration étant jugée trop coûteuse.”

[4] Par deux fois en 2016 et 2017. Voir notre article à ce sujet pour Sciences et Avenir, Fukushima, une catastrophe sans fin : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environneme…

[5] Voir à ce sujet notre article dans la revue de l’ENS, Géoconfluences, Les migrants du nucléaire : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-sci…

[6] Voir à ce sujet notre article dans Libération, La légende Fukushima :

http://www.liberation.fr/terre/2014/09/23/la-legen…

Par Cécile Asanuma-Brice, le 20 février 2018

http://japosphere.blogs.liberation.fr/2018/02/20/fukushima-quand-communication-et-populisme-prennent-le-dessus-sur-la-prevention-des-risques/