Juin 21

YVES MARIGNAC  : « LA FILIÈRE S’EST LAISSÉE ENFERMER PAR CE MODÈLE »

Faut-il renoncer à l’EPR ? Le point de vue d’Yves Marignac, directeur de Wise-Paris, porte-parole spécialiste du nucléaire à l’association négaWatt.

Le projet d’EPR a été initié au début des années 1990 et la construction de l’unité de Flamanville a débuté vers 2003. À cette époque, la pression pour s’engager dans une stratégie énergétique bas carbone était déjà présente, mais moins forte qu’aujourd’hui. Surtout, depuis cette date, le potentiel d’action sur la maîtrise de consommation d’énergie, celui du développement compétitif des énergies renouvelables ont été accrus. Dans le monde, les énergies renouvelables bénéficient de quinze fois plus d’investissements que le nucléaire. (NDLR : ce qui n’est pas le cas en France !)

La faisabilité d’une trajectoire sans nucléaire est aujourd’hui revenue sur la table. L’EPR, conçu dans un contexte post-Tchernobyl, est sans doute plus sûr, mais aussi plus gros, plus complexe, impossible à exporter dans de nombreux États. Il n’y a clairement pas de perspective de marchés internationaux pour construire des réacteurs nucléaires, alors que la France s’est lancée dans l’EPR avec l’idée d’en vendre des dizaines à l’international, ce qui n’est plus réaliste. Nous ne disposons pas de plan B pour construire des réacteurs d’autres types. La filière française s’est laissée enfermer par ce modèle.

Le cas de Flamanville est douloureux. Ce projet est devenu prisonnier de lui-même. Plus on s’enfonce dans ce désastre industriel, plus il devient difficile d’y renoncer. EDF, qui prévoit dorénavant une mise en service fin 2022, propose là un scénario très optimiste. D’ici là, chaque année de retard coûtera environ un milliard d’euros. La Chine, dans une économie plus planifiée, se retrouve dans la situation de la France des Trente glorieuses, avec un haut niveau de compétences disponibles. Chez nous, il y a eu à l’inverse une perte dans les compétences requises pour ce type de chantiers.

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Nous avons dépensé beaucoup d’argent et cet investissement ne sera pas rentabilisé, dans un marché européen dominé par le développement des énergies renouvelables, dont le prix devrait revenir à 50 € par MGh, contre environ 100 MGh pour celui de l’EPR. Le projet de Flamanville, incluant les coûts de fabrication, de combustible, de contrôle, de maintien de fonctionnement, de stockage des déchets, est donc condamné à être déficitaire pour les soixante prochaines années.

Le bon indicateur n’est pas ce que nous avons déjà dépensé. Nous ferions des économies en l’arrêtant, comme cela s’est déjà vu, par exemple aux États-Unis où des chantiers de réacteurs quasiment achevés ont été stoppés. Il n’est pas certain qu’EDF parvienne à réparer les soudures, qui se trouvent dans des endroits très sensibles. Une mise en service en 2022 relève d’un scénario très optimiste. Aucune garantie n’existe sur ce point.

Lire le deuxième point de vue du débat

Recueilli par Romain Subtil, le 21/06/2019 à 08h59

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Yves-Marignac-filiere-sest-laissee-enfermer-modele-2019-06-21-1201030405%20Yves%20Marignac