LIVRE: LES 100 MOTS DE LA GUERRE : DE LA GUERRE NUCLÉAIRE À LA PAIX EN PASSANT PAR LA PEUR

Frédéric Encel publie « Les 100 mots de la guerre » aux éditions Presses Universitaires de France. Pourquoi fait-on la guerre ? Comment la pratiquait-on avant et pendant l’apocalyptique XXème siècle ? À quoi ressembleront celles de demain ? Frédéric Encel propose de regarder la guerre bien en face.

NUCLÉAIRE (GUERRE)

Une guerre nucléaire pourrait-elle avoir lieu ? Déjà probablement pas si la cible incarne une puissance détentrice de la bombe, précisément parce qu’elle riposterait alors par le même truchement apocalyptique. C’est tout l’esprit de la dissuasion intervenu très tôt, dès que l’URSS se fut dotée de l’arme absolue (1949) ; la diplomatie, l’économie, la guerre même – y compris dans les schémas les plus cyniques, cruels et agressifs – s’inscrivent dans la vie ici-bas et non dans la mort, et seuls les régimes fanatiques, à la fois pétris d’idéologies radicales et dirigés par des despotes ubuesques, sont susceptibles de choisir l’« irrationnalité » (selon la formule du général Poirier, théoricien* français de la dissuasion), c’est à dire l’anéantissement. On brandit parfois la bombe, mais rhétoriquement afin d’exprimer un degré élevé de détermination ou d’exaspération (Boris Eltsine à Pékin à l’adresse de Bill Clinton, 1999), en la « conventionnalisant » comme un simple instrument diplomatique.

L’unique emploi offensif du nucléaire militaire, les deux bombes américaines sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945, se fit hors dissuasion puisque le Japon ne pouvait pas riposter (en aucune manière du reste), et dans l’objectif double d’en finir avec l’expansion meurtrière imposée par Tokyo dès 1931 à la Chine, puis à l’ensemble du Sud-Est asiatique ainsi qu’aux États-Unis (attaque de Pearl Harbor, 1941), et de dissuader l’URSS de tout aventurisme. En 1957, Henry Kissinger théorisait les représailles graduées en cas d’affrontement majeur permettant d’éviter l’apocalypse tout en maintenant une authentique dissuasion [1] ; un corps de doctrine qui ne rassura guère les alliés* des États-Unis craignant le statut de variable d’ajustement…

La guerre nucléaire ne se produira donc sans doute pas (sauf accident, attentat ou sabotage, jamais tout à fait impossibles), si l’on parvient à sauver le traité de non-prolifération de 1968, et si les puissances nucléarisées ne développent pas des doctrines d’emploi tactique à base d’ogives miniaturisées (type W76-2) – censées ne détruire qu’un complexe industriel ou militaire – afin de dissuader des puissances moyennes d’employer leurs potentiels conventionnels. Car on assisterait alors à l’émergence de conflits « semi-nucléaires» ou « micronucléaires » préservant en principe le monde de l’anéantissement atomique faute de riposte nucléaire des « faibles », mais moralement terribles pour les victimes civiles, écologiquement catastrophiques et politiquement calamiteux car porteurs de proliférations à des fins revanchistes.

ODEURS

La guerre a presque toujours une odeur. Elle sent le brûlé lorsque le feu* dévore habitations de bois ou matériels militaires, et la terre mouillée quand on bivouaque ou crapahute sous la pluie. On y sent aussi les effluves des vivants, humains et animaux* : la sueur des proches camarades de chambrée (→ Camaraderie), de marche, de tranchées ou de combats, les excréments et l’urine des mêmes camarades (peur* et promiscuité) et ceux des animaux emportés en campagne. Avec le développement des armes* à feu (xve siècle en Occident), la poudre a empli les champs de bataille* d’une odeur âcre et entêtante, secondée au xxe siècle des effluves d’essence des camions et des chars*, des explosifs des obus, des gaz de combat (ypérite, dit aussi « gaz moutarde ») ou encore du napalm. Quant à la mécanisation, elle a substitué les odeurs d’huiles de moteur et de caoutchouc à celles d’animaux.

Enfin, cloué au sol auprès de camarades ou d’adversaires blessés ou tués, ou contraint de les évacuer ou de les enterrer après la bataille, on subit l’odeur des chairs en décomposition, parfois la gangrène synonyme d’amputation ou de mort. Dans plusieurs répertoires poétiques et musicaux, on évoque la guerre et les guerriers et l’on retrouve senteurs et odeurs ; Jacques Brel chante « […] Qu’on sent bon les champs de luzerne/ L’odeur des tambours mal battus/ Qu’on sent les clairons refroidis/ Et les lits de p’tite vertu » (« L’Âge idiot »), et Édith Piaf, puis Serge Gainsbourg chantent ce légionnaire qui « sentait bon le sable chaud » (« Mon légionnaire »).

OFFENSIVE

Attaque ou assaut, elle désigne une dynamique militaire visant à bousculer, pousser, ronger, sinon écraser l’adversaire ; comme aux échecs, il n’y a pas de partie – en l’occurrence de vraie guerre – sans avancer et engager des forces en vue d’un affrontement. Néanmoins, minoritaires sont les stratèges qui, comme Napoléon, privilégièrent la posture offensive, la plupart prônant plutôt la défensive. Cela dit, on peut mener une offensive en guise de contre-offensive, autrement dit comme riposte dans un contexte où l’adversaire a pris l’initiative. L’immense majorité des offensives furent et demeurent terrestres*, même en considérant les bombardements aériens ciblés et autres frappes de drones comme des offensives. Quant aux attaques maritimes, on en enregistre très peu entre 1945 (guerres israélo-arabes, anglo-argentine, irano-irakienne…) et la chute du bloc communiste, celles qui sont apparues depuis sont asymétriques* et concernent surtout la piraterie en mer Rouge et autour du golfe d’Aden.

Dans le monde contemporain, le groupe combattant ou l’État* n’assumera guère la posture morale et sémantique du meneur d’offensive, stigmatisante comme étant celle de l’agresseur (sauf si elle est menée contre des « terroristes », incarnation générique et absolue du mal !), à l’ONU ou devant les opinions publiques.

PAIX

Dans le langage populaire, dès l’enfance (« on fait la paix ? »), puis plus tard (« fiche-moi la paix ! », « va en paix ! »), de façon accueillante ou consolatoire (« qu’il repose en paix », « la paix soit avec vous »), lors des salutations quotidiennes dans plusieurs langues (Shalom, Salam) ou encore dans l’extrême solennité donnée à des traités de paix (Drap d’Or, Cateau-Cambrésis, Tilsit, Versailles) ainsi qu’associée à des prix prestigieux (Nobel), la paix semble partout recherchée et valorisée. En miroir, on l’oppose donc à la guerre, son atroce pendant et, de fait, la paix ne se définit pas sans la guerre ; ne serait-elle qu’une simple interruption de la guerre [2] ? Il existe par ailleurs des nuances. Certaines paix sont qualifiées de « froides » (la paix israélo-égyptienne consécutive au traité de paix tripartite de Camp David de 1978), au sens où l’on n’en respecte que la lettre a minima en renonçant à se battre et à s’y préparer ostensiblement. Il existe aussi des paix armées (Allemagne et France, entre 1872 et 1914) ou des périodes de paix précédant manifestement une guerre à laquelle on se prépare (fin des années 1930).

Aristote (385-323 av. J.-C.) affirmait qu’on ne devait « faire la guerre qu’en vue de la paix », et, sauf pour les déments, la paix demeure universellement l’objectif suprême, y compris pour les chefs d’État* les plus belliqueux [3]. Car par un faux paradoxe, ces derniers recherchent par la guerre (en la parant des atours de la paix…) une victoire* si nette qu’elle leur fournira un surcroît de force, de prestige ou de richesses dans un état de paix qui, seul, leur permettra d’en jouir… peut-être jusqu’à la prochaine guerre déclenchée comme moyen et non comme fin en soi, s’ils n’obéissent à la sage recommandation suivante de Sun Tzu : « N’oubliez jamais que votre dessein, en faisant la guerre, doit être de procurer la paix à l’État et non d’y apporter la désolation [4] ! » Emmanuel Kant (1724-1804) ira plus loin en rédigeant en 1795 un Projet de paix perpétuelle

Au-delà des traités et des déclarations officielles, la paix est aussi un ressenti ; on peut vivre dans un pays en guerre civile, voire en guerre dans des opérations extérieures, et se représenter en paix. Pendant la guerre d’Algérie, la population française métropolitaine ne se vivait pas en guerre, et les historiens n’évoquent les années 1950 que comme l’« après-guerre » (mondiale*) ! Tout porte aussi à croire que Nenets et Yakoutes de Sibérie ne vécurent pas cruellement la terrible guerre civile russe de 1918-1922, ni les Tibétains et les Ouïgours la guerre sino-japonaise de 1931-1945, ni au moins 90 % des Africains, des Sud-Américains et des Océaniens les deux guerres mondiales. Contrairement au ressenti contemporain, au début du xxième siècle, rarement l’état de paix n’avait autant prévalu dans le monde, en dépit de l’éclatement ou de la persévérance de conflits localement très meurtriers (Syrie, Yémen). Est-ce à dire, comme le fait l’historien militaire John Keegan, que « l’effort de paix n’est pas motivé par un calcul basé sur l’intérêt politique mais par la répulsion devant le spectacle que nous donne la guerre[ 5] » ?…

Une question cruciale se pose : toute paix est-elle ontologiquement préférable à la guerre ? Ne vaut-il pas mieux une « paix impossible [et une] guerre improbable » (Raymond Aron) qu’une « bonne guerre » ? Et quid d’une paix qui, par ses trop nombreuses imprécisions, arrière-pensées ou iniquités humiliantes, porterait en germe un conflit prochain, devrait-elle être critiquée comme une simple trêve entre deux guerres, expression souvent employée pour qualifier la courte période 1919-1939 du fait des errements du traité de Versailles ?

PEUR

La peur, peut-être plus encore que la haine, qui relève souvent d’une construction politique, tenaille le soldat* en guerre. Avant même de combattre sur le champ de bataille*, il peut craindre des brimades de ses chefs ou de ses camarades (→ Camaraderie), des blessures ou des maladies lors de campagnes parfois harassantes, des morsures du froid ou du soleil, des accidents dus au maniement des armes* et des matériels. Une fois l’ennemi en vue, et a fortiori en plein combat, la peur instinctive de mourir (et pas forcément sur le coup, donc en souffrant) devient omniprésente, laquelle peut se doubler – pour le combattant très observant – d’une peur de mourir sans avoir pu communier afin de sauver son âme. Mais la crainte pèse aussi, pour ses proches laissés sans nouvelles loin du front*, ses camarades ou son honneur*, sur le devenir du collectif en faveur duquel il combat ; régiment, dynastie, clan, patrie ou groupe ethnique, linguistique ou confessionnel.

La peur est aussi une arme manipulée soit par le régime qui dépêche les hommes au combat et souhaite fortifier leur détermination à vaincre, soit par des chefs militaires afin d’émousser la détermination de l’ennemi et dans l’espoir qu’il s’enfuie ou se rende avant même la confrontation.

[1] Nuclear Weapons and Foreign Policy. Notons aussi l’ouvrage du général Maxwell Taylor, The Uncertain Trumpet.

[2] Au xviie siècle, période belliqueuse, la guerre régna en Europe une année sur deux, soit davantage encore qu’au sanglant xxe siècle. Lire Ph. Moreau-Defarges, Une histoire mondiale de la paix, Paris, Odile Jacob, 2020.

[3] Aristote, Politique, VII, éd. et trad. J. Aubonnet, Paris, Gallimard, « Tel », 1993, p. 248.

[4] Sun Tzu, L’Art de la guerre, trad. Amiot, Paris, Pocket, « Agora », 1993, p. 74. (L’auteur du présent ouvrage a préfacé le livre de Sun Tzu dans l’édition parue chez Librio en 2019, et a signé deux entrées « Sun Tzu » respectivement in Mon dictionnaire géopolitique, Paris, Puf, 2019, 2e éd., et in L’Art de la guerre par l’exemple, Paris, Flammarion, 2000, 2e éd.)

[5] J. Keegan, Histoire de la guerre. Du Néolithique à la guerre du Golfe, op. cit., p. 87.

Extrait du livre de Frédéric Encel, « Les 100 mots de la guerre », publié aux éditions Presses Universitaires de France – PUF, dans la collection Que sais-je ?

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Publié le 19 septembre 2020

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