EN FRANCE, LE NUCLÉAIRE A ENCORE DE BEAUX JOURS DEVANT LUI

Lors d’une conférence donnée à Paris en présence d’acteurs industriels spécialisés dans la production énergétique, quand on parle du nucléaire, l’heure est au développement plutôt qu’à la remise en question. Notre-planete.info a assisté au « débat » et tire un constat aberrant.

La présence de quatre hommes en costards dans une salle obscure du journal Le Parisien ce matin de septembre détonne avec les manifestations contre le nucléaire qui colorent nos rues depuis le début des années 1970. Et pour cause, la conférence « transition énergétique : quels nouveaux enjeux ? », organisée par le groupe de presse, est en partenariat avec RTE, le gestionnaire du réseau de transport électrique en France et EDF, qui exploite les centrales pour fournir du nucléaire civile. Le ton est donné et la critique inexistante. Dans la salle, aucune question. En ligne, seulement deux personnes ont pu intervenir. Pendant plus de trois heures, nous assistons au bal des langues de bois.

La première heure est consacrée à la mobilité et tous les protagonistes s’accordent à dire que l’avenir réside dans la voiture électrique. Lorsque l’animateur, David Barroux, rédacteur en chef des Échos, demande à ses invités s’ils ont des recommandations à faire pour favoriser une transition énergétique plus verte et « passer de la réflexion à l’action », la réponse qui est donnée fait grincer des dents : « C’est un engagement collectif, il faut que chaque individu change de comportement. » Cinquante ans de débats et on continue d’attaquer la population plutôt que de proposer des solutions structurelles.

Le nucléaire au cœur de la transition énergétique

Vient ensuite la partie tant attendue intitulée : « Quel nucléaire demain ? » Un homme et deux femmes montent sur scène. La journaliste des Échos introduit ses invités en expliquant que le nucléaire a tout à gagner de la transition énergétique en cours. Après un bref rappel du retard qu’à la France « dans le solaire et l’éolien », (NDLR : retard volontaire pour justifier le nucléaire) on assiste ensuite à des prises de paroles lunaires. Sur scène, Dominique Louis, PDG du groupe d’ingénierie ASSYSTEM et Valérie Faudon, déléguée générale de la Société Française d’Energie Nucléaire (SFEN), (NDLR : lobby pronucléaire) vont donner des informations industrielles sans évoquer une seule fois les enjeux environnementaux, pourtant au cœur de cette fameuse transition énergétique.

Comme pour tuer tout débat dans l’œuf, le PDG d’ASSYSTEM commence sa prise de parole en décrédibilisant Nicolas Hulot. Selon lui, à la question : « Quelles reproches faites-vous au parc nucléaire français ? », l’écologiste n’aurait rien trouvé à répondre. Une entrée en matière qui laisse dubitatif, notamment lorsqu’on sait que les Français sont majoritairement favorable à une sortie du nucléaire. D’après un sondage Odoxa pour le magazine Challenges paru en 2018, ils sont précisément 53% à se dire opposés à « la production d’énergie par des centrales nucléaires ». Mais pour la déléguée générale de la SFEN, les citoyens sont « pour le nucléaire », et « tout ça sans savoir qu’il est bas carbone » se félicite-t-elle. Via la plateforme, j’envoie donc une question, qui ne sera jamais posée : « Vous parlez de parc nucléaire ultra sécurité mais les conséquences des centrales sont catastrophiques pour l’environnement, sans parler des risques d’accidents et d’attentats. Pour que ce soit l’énergie du futur, comment palier à ces problèmes ? » 

De futures centrales au bord de la mer

Si les deux protagonistes s’accordent à dire qu’il est important de développer l’éolien et notamment en mer, ils affirment également que le nucléaire va prendre encore plus de place dans notre pays. « C’est une question de souveraineté énergétique et industrielle. On travaille pour construire de nouveaux réacteurs tout comme d’autres pays », déclare Valérie Faudon. Face au dérèglement climatique et pour éviter de devoir arrêter des réacteurs à cause de forts pics de chaleur, « les futures centrales seront construites au bord de la mer. Celles qui existent vont perdurer et s’adapter à la qualité et à la quantité de l’eau présente dans les fleuves », prévient Dominique Louis.

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La France est le pays le plus nucléarisé au monde avec 58 réacteurs répartis sur 19 sites. Le but est de pallier le manque de ressources énergétiques sur le territoire pour produire de l’électricité, selon la société française d’énergie nucléaire. Le nucléaire fournit 78 % de l’électricité dans notre pays, selon EDF.
Le président Macron s’était engagé à abaisser cette part à 50 % d’ici 2025 puis s’est ravisé, une fois élu, pour 2035, laissant ainsi le soin à ses successeurs de gérer cette transition.

Des dangers environnementaux, sanitaires et sécuritaires

Durant cette conférence comme à maintes reprises, le nucléaire est présenté comme une alternative propre aux énergies fossiles. Si l’électricité est en effet une énergie verte, quid de sa fabrication. Rejets radioactifs, thermiques et chimiques dans la nature, usage de tonnes d’eau pour refroidir les réacteurs, rejets d’eau chaude dans les rivières qui nuit gravement à l’écosystème, etc. Les centrales françaises sont polluantes, en plus d’être obsolètes. Elles sont aussi sources de gaz à effet de serre dans leur processus de fonctionnement : traitement des déchets, extraction d’uranium, etc. L’uranium étant d’ailleurs prélevé dans des mines africaines dans des conditions de travail déplorables tout en étant la cause de sévère pollution localement. Au Niger par exemple, les poussières radioactives contaminent l’eau.

À tout cela vient s’ajouter le risque d’accident nucléaire (type Tchernobyl ou Fukushima), le risque sismique manifestement sous-évalué (cf. séisme du Teil), la menace d’attaque terroriste car les piscines d’entreposages du combustible nucléaire sont anciennes et très mal protégées notamment contre les attaques aériennes. Enfin, les centrales sont utilisées comme menaces lors de conflits géopolitiques comme c’est le cas en ce moment dans le sud Caucase. Sur place, l’Azerbaidjan menace d’une catastrophe nucléaire en frappant la centrale de Metsamor (Arménie) dans le cadre d’un conflit armé de plus de 20 ans et dans lequel la Russie et la Turquie interviennent en fournissant du matériel de guerre.

Biomasse, éolien et solaire photovoltaïque comme énergies alternatives

Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, EDF mise donc sur l’électrique. « Nous devons aussi transformer l’énergie dé-carbonée en hydrogène, issu du gaz naturel, que nous pourrons utiliser comme carburant pour les bus par exemple », lance Michel Vanhaesbroucke, directeur d’EDF Pulse croissance. Depuis trente ans, le nucléaire essaye de se moderniser, en développant de nouvelles technologies, mais la gronde des associations protectrices des droits de l’homme et de l’environnement se fait de plus en plus forte et davantage structurée. 

L’EPR, technologie de réacteur à eau pressurisée, a été développé au début des années 1990 pour prendre le relai des réacteurs précédents. Or, il s’avère que l’EPR ne présente aucun avantage significatif par rapport aux anciens réacteurs et que sa fabrication est particulièrement onéreuse. Son lancement est donc constamment repoussé comme c’est le cas en France pour la centrale de Flamanville. Toujours en chantier, le site ne devrait pas démarrer avant 2023.

La construction de l’EPR de Flamanville : un échec opérationnel, des dérives de coûts et de délais considérables

La multiplication par 3,3 du coût de construction, estimé par EDF à 12,4 Md€ (valeur 2015), (NDLR : et 19 milliards par la Cour des Comptes) et par au moins 3,5 du délai de mise en service de l’EPR de Flamanville par rapport aux prévisions initiales, constitue une dérive considérable. Celle-ci résulte d’estimations de départ irréalistes, d’une mauvaise organisation de la réalisation du projet par EDF, d’un manque de vigilance des autorités de tutelle et d’une méconnaissance de la perte de compétence technique des industriels de la filière, 16 années après la construction du réacteur de Civaux 2. L’ex-Areva NP et les autres fournisseurs d’EDF n’ont souvent pas réussi à atteindre le degré d’exigence technique imposé par EDF. Les conséquences financières de ces défaillances techniques et insuffisances organisationnelles sont lourdes. Des risques pèsent sur la situation financière d’entreprises récemment restructurées grâce à d’importants apports financiers des pouvoirs publics. Entre 2016 et 2018, l’État a ainsi mobilisé 4,5 Md€ pour doter en capital Areva SA et Orano à l’issue de la restructuration d’Areva, et apporté 3 Md€ au capital d’EDF, ce qui lui a permis de prendre le contrôle de l’activité réacteurs de l’ex-Areva NP, devenue Framatome. Les conséquences de ces dérives pèsent également sur les coûts et la rentabilité de l’EPR de Flamanville. “Les coûts complémentaires au coût de construction (dont les frais financiers et de pré-exploitation) pourraient atteindre près de 6,7 Md€ (valeur 2015) à la mise en service du réacteur, prévue en 2023” (Cour des Comptes, 07/2020).

Greenpeace a mis en ligne une carte qui recense les réacteurs et leurs localisations afin de sensibiliser les citoyens aux risques nucléaires et le réseau associatif « Sortir du nucléaire » a même produit une étude dans laquelle il avance des solutions concrètes pour développer des alternatives au nucléaire. Il propose notamment de remplacer l’énergie nucléaire par des énergies renouvelables et fossiles et démontre l’importance de mettre fin au gaspillage d’énergie notamment en rénovant les vieux logements, mais aussi en règlementant l’usage de l’électricité pour éviter les abus. Pour exemple, dans leur document, les membres du réseau écrivent : « Éolien, biomasse et solaire photovoltaïque : leur développement à grande échelle permettrait de produire autant que 14 réacteurs nucléaires en 5 ans et 25 réacteurs en 10 ans » tout en associant les énergies fossiles pour compléter la production le temps de la transition énergétique. Le principe de cogénération, qui permet de récupérer la chaleur produite par un moteur au lieu de la laisser se perdre, est aussi un axe mis en avant dans le texte. Selon eux, la cogénération pourrait même produire jusqu’à 33 TWh (térawattheure) en 5 ans.

On aurait donc aimé connaitre d’autres solutions face aux risques que représente le nucléaire ce jeudi matin, mais les réponses n’étaient pas à l’heure de Paris en ces temps contaminés où le bal des masques semble avoir remplacé la richesse des débats avec avis contradictoires. Mais après tout, tout est une question de priorité et d’investissement et lorsqu’on entend le PDG d’ASSYSTEM dire que le nucléaire est un « outil de défense et de suprématie », n’obtient-on pas un élément de réponse ?

Par Lise Garnier / notre-planete.info, publié le 28 septembre 2020 à 09h58

Photo en titre : L’énergie nucléaire et thermique, centralisées, balafrent le paysage français de 100 000 km de lignes électriques…© Christophe Magdelaine / www.notre-planete.info – Licence : Tous droits réservés

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