ÉNERGIE. HERCULE, CE DANGER TAILLE XXL QUI MENACE EDF

Unanimes, les syndicats réclament l’abandon du projet qui vise à démanteler l’entreprise sur fond de libéralisation du secteur. Jusqu’à présent, l’ouverture à la concurrence, érigée en dogme par la Commission européenne, n’a jamais tenu ses promesses.

Rarement les syndicats d’EDF avaient été aussi remontés. De la CGT à la CFDT en passant par FO et la CFE-CGC, tous tirent à boulets rouges sur le projet Hercule, avantageusement présenté par le gouvernement comme une « nouvelle régulation économique du nucléaire », mais qui risque fort d’éparpiller l’opérateur historique à la façon d’un puzzle. Ce lundi, ils ont demandé à être reçus en urgence par le premier ministre pour remettre le sujet sur la table, faute de quoi ils pourraient appeler à une nouvelle journée de grève, le 10 décembre. Dans le même temps, les principaux syndicats du secteur interpellent les parlementaires (lire pages 6 et 7) sur les risques pesant sur l’avenir des opérateurs historiques, EDF et Engie. Au-delà de leurs aspects techniques, ces dossiers recouvrent des enjeux décisifs, tant pour les salariés que pour les consommateurs.

Le projet Hercule vise à éclater EDF en plusieurs entités. Dans sa première mouture, l’opérateur serait scindé en deux parties étanches : d’un côté, EDF « Bleu », à 100 % public, qui réunirait le nucléaire et le thermique (centrales au gaz, charbon…) ; de l’autre côté, EDF « Vert », qui rassemblerait pour l’essentiel Enedis (distribution d’électricité) et les énergies renouvelables. Ce second pôle serait ouvert au privé, à hauteur de 35 % pour le moment. Pour le dire autrement, cela revient à garder dans le giron public ce qui « coûte » très cher (le nucléaire implique des investissements colossaux, qui rebutent le secteur privé) et à laisser au marché ce qui rapporte gros. En effet, selon les comptes d’EDF pour 2019, le pôle Vert ne « pèserait » pas moins de 6,5 milliards d’euros d’excédent brut d’exploitation. Un joli pactole pour les futurs entrants au capital, que ce soient des concurrents d’EDF ou des fonds d’investissement en quête de rentabilité financière.

Voilà pour la première mouture du projet. Selon certaines sources, une deuxième version serait actuellement dans les tuyaux, qui sanctuariserait la production d’électricité hydraulique dans un troisième pôle, à 100 % public, baptisé « Azur ».

Aucune de ces deux solutions ne convient aux syndicats. « Plus qu’une simple réorganisation, c’est un pas de plus dans le démantèlement d’un service public très particulier ! assène Anne Debregeas, de SUD énergie. L’électricité est une des pierres angulaires de la transition énergétique. Nous avons des investissements colossaux à effectuer, quelles que soient les options retenues en matière de nucléaire. Il faudrait 50 à 60 milliards d’euros de plus par an pour réussir la transition. Seul le public peut prendre en charge de telles sommes. »

Les consommateurs pourraient faire les frais de ce big-bang

Les quelque 100 000 salariés d’EDF redoutent, quant à eux, de se retrouver ballottés dans les multiples filiales créées. « Lorsque vous filialisez une activité, tous les accords collectifs tombent immédiatement, résume un cadre du groupe. Tous les salariés qui sortiront d’EDF SA (société anonyme) devront négocier de nouveaux accords par l’intermédiaire de leurs syndicats, avec des différences possibles d’une société à une autre. On peut imaginer qu’Azur aura son propre texte sur l’intéressement et l’organisation du travail ; Bleu  également, etc. À la clé, des reculs sociaux. »

Les consommateurs, eux aussi, pourraient faire les frais de ce big-bang, comme c’est le cas à chaque étape supplémentaire de l’ouverture du secteur à la concurrence. Initiée dès les années 1980 par le duo Reagan-Thatcher puis entérinée à coups de directives européennes dans les années 1990, cette lame de fond n’a jamais souri aux particuliers. Entre 2007 et 2017, la facture moyenne d’un client chauffé à l’électrique a, par exemple, augmenté d’environ 36 % en France. D’ailleurs, Jean-François Carenco, président de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), a lui-même vendu la mèche, dans  le Monde du 26 octobre 2018 : « La concurrence par les prix reste marginale sur le marché de l’électricité. Elle ne sert pas à faire baisser les tarifs, mais à encourager l’innovation. »

Paris et Bruxelles seraient sur le point de conclure un accord

Pour justifier le maintien du projet Hercule, le gouvernement explique en substance qu’il s’agit d’une sorte de « cadeau » fait par l’État à la Commission européenne. En clair, le démantèlement d’EDF « offert » à Bruxelles permettrait, en contrepartie, à EDF de renégocier à la hausse l’Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique). Petite explication historique : « L’Arenh, créé en 2010, est une des inventions les plus absurdes qui soit, détaille Aurélien Bernier, spécialiste de l’énergie (1). Il oblige EDF à vendre une partie de sa production d’électricité nucléaire à ses concurrents, à prix coûtant. C’est aussi aberrant que si on avait exigé de Renault qu’il cède une partie de sa production à PSA, pour que PSA la revende aux consommateurs en réalisant une marge au passage ! »

Aujourd’hui, le montant de l’Arenh est fixé à 42 euros le mégawatt/heure, au grand dam d’EDF qui assure que ce tarif trop faible ne lui permet pas de s’y retrouver. D’après les Échos, Paris et Bruxelles seraient sur le point de conclure un accord pour un nouveau tarif autour de 45 à 50 euros. « Il ne faut pas s’y tromper, prévient Sébastien Menesplier, secrétaire général de la FNME-CGT.  La Commission européenne reste neutre sur le projet Hercule, il s’agit bien d’un projet du gouvernement et de la direction d’EDF. Et ce projet porte des risques tant pour les salariés que pour les consommateurs. La seule option viable est de sortir de ce modèle de concurrence de marché. »

(1) Auteur des Voleurs d’énergie, Utopia, 2018.

Par Cyprien Boganda, publié mercredi 2 Décembre 2020

Photo en titre : Centrale EDF de Civaux. Le nucléaire implique des investissements colossaux, qui rebutent le secteur privé. Hamilton/REA

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