EN CENTRE-VAL DE LOIRE : LA QUESTION DE LA POURSUITE D’ACTIVITÉ DES CENTRALES NUCLÉAIRES AU-DELÀ DE 40 ANS

C’est une consultation publique qui passe un peu inaperçue, et qui pourtant marque un tournant dans l’histoire du nucléaire en France, même s’il n’y avait pas beaucoup de suspens. L’Autorité de Sûreté Nucléaire demande l’avis du public sur les conditions de la poursuite d’activité au-delà de 40 ans.

Trois centrales nucléaires sont concernées en région Centre Val de Loire par la question de la poursuite de l’activité de leurs réacteurs de 900 Mégawatts, mis en service à partir de 1980, au-delà de quarante ans. La première centrale, c’est Dampierre-en-Burly, dans le Loiret qui va inaugurer en 2021 une longue période de chantiers majeurs pour permettre cette prolongation d’activité. 

Peu de doute sur la prolongation des centrales

Cette prolongation est soumise à l’autorisation de l’ASN, le gendarme du nucléaire, mais elle ne laisse pas beaucoup de place au doute, tant l’hypothèse d’un arrêt au bout des quarante ans de vie, évoquée au lancement de ces réacteurs, semble loin désormais. 

Une consultation de l’Autorité de Sûreté Nucléaire,  lancée le 3 décembre 2020 sur son site internet, présente au public les conditions auxquelles elle autorisera une poursuite d’activité, pour encore dix ans. Les autorisations de l’ASN sont accordées pour chaque réacteur pour une décennie à chaque fois. Le document présenté au public a été élaboré après un examen générique des 19 réacteurs concernés (Blaye, Bugey, Chinon, Cruas, Dampierre-en-Burly, Gravelines, Saint Laurent-des-Eaux, Tricastin). Cette consultation, qui devait s’arrêter le 15 janvier 2021, est finalement repoussée au 22 janvier. 

Une enquête publique pour chaque réacteur après la consultation

Cette consultation de l’ASN n’est qu’une étape dans le processus d’autorisation de poursuite d’activité qui sera accordé à EDF. Les prescriptions que formule le gendarme du nucléaire en France portent l’examen générique des 19 réacteurs concernés, car ils sont tous construits sur le même modèle. Mais ensuite, chaque réacteur fera l’objet d’un examen approfondi, à l’occasion d’une « visite décennale« , comme le fait l’ASN tous les dix ans, pour accorder ses autorisations. A l’issue de cet examen, une enquête publique sera organisée sur le territoire concerné, une nouvelle occasion, pour le grand public, de donner son avis.

Le document fait 25 pages, et il faut être un expert scientifique pour le comprendre

Cette première consultation du public a recueilli plus de 600 avis, mais pour tout dire, elle renvoie à un document très administratif et très technique, qui détaille les ajustements et les contrôles imposés à EDF pour poursuivre l’activité de ses réacteurs. Et c’est un premier problème souligné par les associations, qui toutes ont participé. 

Philippe Perrucot, le porte-parole de l’Acirad, l’association pour le contrôle et l’information sur la radioactivité en région Centre Val de Loire, estime qu’il faudrait une démarche plus transparente : « le problème, c’est la question posée, on ne nous demande pas si on est d’accord pour une prolongation au-delà de 40 ans, mais à quelles conditions cela peut se faire. Et ça n’est pas assez vulgarisé, le document fait 25 pages, et il faut être un expert scientifique pour le comprendre. Comment voulez-vous que le grand public réponde ? »

Extrait de l’avis laissé par l’Acirad sur le site de l’ASN concernant la poursuite de fonctionnement des réacteurs 900MWe – Capture écran

Même position du côté du collectif Sortir du Nucléaire, qui lui aussi a posé sa contribution à la consultation : « notre collectif d’associations et d’organisations appelle les citoyen-ne-s à réfléchir aux conséquences de ces prolongations, à exiger d’être associés de manière bien plus conséquente et rigoureuse à de telles décisions et d’obtenir que les responsables de celles-ci soient explicitement désignés »

Le vieillissement de la cuve du réacteur, un des enjeux

Les anti-nucléaires s’inquiètent notamment de l’état des cuves en acier des réacteurs, l’un des deux composants qui ne peut pas être changé. Le métal de la cuve est l’élément le plus soumis au vieillissement, puisqu’il est bombardé de neutrons en permanence. L’autre élément irremplaçable, c’est l’enceinte de confinement en béton. « Le vieillissement de la cuve, c’est le paramètre qui déterminera de toute façon la durée de vie d’un réacteur » précise Julien Collet, directeur général adjoint de l’Autorité de Sûreté Nucléaire. « Il y aura des contrôles par ultra-son pour s’assurer qu’aucune fissure n’apparaît dans le métal. Il y a par ailleurs des calculs qui permettent d’évaluer l’état du métal en fonction de son vieillissement »

Nous n’avons aucune inquiétude, sinon nous n’engagerions pas ces investissements 

Sur ce point, EDF, par la voix de son directeur régional Jean-Paul Combémorel, se veut très rassurant : « les cuves de ces réacteurs ont des sœurs jumelles aux États-Unis, qui ont déjà passé les cinquante ans d’exploitation. Nous n’avons aucune inquiétude sur l’état de vieillissement de ces deux éléments que sont l’enceinte de confinement et les cuves, sur l’ensemble de nos réacteurs. Si nous avions le moindre doute, nous n’engagerions pas tous les travaux nécessaires pour leur poursuite d’activité »

Mais combien ça coûte, justement ?

Des travaux qui ont un coût, très élevé, sur lequel EDF Jean-Paul Combémorel reste très évasif. Pas question de fournir un montant de travaux sur chaque réacteur, « ça ne voudrait pas dire grand-chose » dit le directeur régional d’EDF. Et il renvoie au chiffre global fournit par EDF sur ce sujet des travaux engagés pour les dix prochaines années sur ses 56 réacteurs : 45 milliards d’euros. Mais il s’agit de l’ensemble des réacteurs en activité, avec des âges et des vieillissements différents, et donc des investissements qui ne sont pas les mêmes. Ce qui est certain, c’est que pour chacun des réacteurs prolongés, les chantiers sont conséquents, et que les investissements ont été engagés depuis déjà plusieurs années. 

Le calendrier du réexamen de la poursuite d’activité des réacteurs 900MWe – ASN

Des travaux prévus et connus par EDF, pour la plupart, mais les prescriptions de l’Autorité de Sûreté Nucléaire se sont aussi « enrichies » de problématiques bien plus présentes en 2021 qu’elles ne l’étaient en 1980. Le changement climatique, notamment. L’ASN demande à EDF de lui montrer comment il compte adapter ses réacteurs à des températures de plus en plus élevées, voire à des canicules. La question de la ressource en eau est également posée. Les centrales sur la Loire feront l’objet d’une étude spécifique qu’EDF devra fournir avant 2023. D’une manière générale, EDF devra apporter la preuve qu’il sait aujourd’hui protéger ses centrales contre toute agression. L’accident de Fukushima est passé par là. 

Le calendrier du réexamen des réacteurs 900 MWe en Centre Val de Loire

  • 2021 : Dampierre 1
  • 2022 : Dampierre 2, Saint-Laurent 1
  • 2023 : Dampierre 3, Chinon B1
  • 2024 : Dampierre 4
  • 2025 : Saint-Laurent 2
  • 2026-2031 : 3 réacteurs (Chinon B2, B3 et B4)

 

Par Anne Oger, France Bleu Orléans, publié le lundi 18 janvier 2021 à 8h17

Photo en titre : La centrale nucléaire de Dampierre en Burly en décembre 2016 © Radio France – Anne Oger

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