LE PROJET DE DÉVERSEMENT EN MER DE L’EAU CONTAMINÉE DE FUKUSHIMA PROVOQUE LA COLÈRE DES VOISINS DU JAPON

L’opération de rejet dans le Pacifique de cette eau actuellement stockée dans un millier de réservoirs de la centrale nucléaire sinistrée, programmée pour 2023, suscite une vague d’indignation en Chine, en Corée du Sud et à Taïwan.

La décision du Japon de rejeter dans l’océan l’eau contaminée de la centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi suscite un vif mécontentement au Japon, mais aussi dans les pays voisins. Elle intervient dans un contexte de relations délétères, en particulier avec les Chinois et les Coréens. Pékin a en effet annoncé, le 26 avril, avoir obtenu de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) l’intégration d’experts chinois dans le groupe de travail qui sera mis en place pour surveiller et évaluer le projet nippon. La Chine avait auparavant critiqué le déversement, ajoutant que l’océan n’était pas « le système d’égout japonais ».

Annoncée le 13 avril, l’opération doit se traduire par le rejet, dans le Pacifique, du 1,25 million de tonnes d’eau issu du refroidissement des réacteurs endommagés, à la suite du séisme et du tsunami du 11 mars 2011, dans le nord-est de l’archipel. Cette eau est stockée dans plus de 1 000 réservoirs à la centrale sinistrée et son volume augmente de près de 140 tonnes par jour. Le rejet devrait commencer en 2023 et durer le temps du démantèlement du site, soit entre trente et quarante ans.

La compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco, propriétaire de la centrale) affirme que l’eau sera rejetée après un passage dans ses systèmes de filtration par absorption ALPS (« Advanced Liquid Processing System »). Le dispositif permet de réduire la présence des nucléides qu’elle contient encore, afin de ramener « au minimum les risques liés aux matières radioactives », avance le ministère de l’économie.

Comme les systèmes de filtration ne permettent pas de retirer le tritium, l’eau sera diluée pour que le niveau de ce nucléide soit abaissé. Affichant sa confiance dans Tepco, le vice-premier ministre et ministre japonais des finances, Taro Aso, n’hésite pas à considérer l’eau ainsi traitée comme « buvable ». Sans convaincre pour autant.

« Si l’eau est pure, déversez-la à Tokyo »

Outre la Chine, la Corée du Nord et la Russie ont critiqué la décision japonaise. « C’est un crime contre l’humanité, justifié par des raisons économiques, alors que d’autres options sont possibles pour éviter le rejet de l’eau », écrivait, le 14 avril, le Choson Sinbo, journal proche de la Corée du Nord publié au Japon, tandis que Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, faisait part des « vives inquiétudes » de Moscou, qui attend « de la transparence » de la part du Japon.

La mobilisation la plus forte est en Corée du Sud. Une trentaine d’étudiants se sont rasé la tête le 20 avril, devant l’ambassade du Japon, pour obtenir l’annulation du projet de rejet. Dans un communiqué du 21 avril, la fédération des pêcheurs de la province de Jeolla du Sud (dans le sud-ouest coréen) craint « des dommages dévastateurs en raison des inquiétudes du public d’une possible contamination radioactive des produits de la pêche » et ce, « même si l’eau contaminée ne s’écoule pas directement dans les eaux coréennes ». Leur position est en phase avec celle du président Moon Jae-in, hostile au projet.

Les récriminations de ces pays, déjà en froid avec Tokyo sur les questions historiques et territoriales, n’excluent pas des arrière-pensées politiques. Les industries nucléaires russe, chinoise et sud-coréenne rejettent également de l’eau chargée de tritium dans l’océan.

Mais les critiques émanent aussi de pays réputés proches de Tokyo. À Taïwan, le Conseil de l’énergie atomique – organe officiel – a qualifié le projet de déversement de regrettable. « Si l’eau est pure, déversez-la à Tokyo », a lancé Motarilavoa Hilda Lini, politicienne du Vanuatu et militante du mouvement pour un Pacifique sans nucléaire et indépendant. « Nous sommes le peuple de l’océan, nous devons nous lever et le protéger. »

Soutien des États-Unis

Ces oppositions s’ajoutent à celles au Japon même, à commencer par la fédération des coopératives de pêche JF Zengyoren. Même le gouverneur de la préfecture de Fukushima – où se trouve la centrale –, Masao Uchibori, pourtant proche des autorités, s’inquiète de voir « réduites à néant les dix années passées à reconstruire l’image de la région ». La colère est d’autant plus vive que le ministère de la reconstruction a diffusé en ligne, le jour de l’annonce gouvernementale, une vidéo affirmant que le rejet du tritium ne représentait aucun risque. Face aux critiques, la vidéo a été retirée du site du ministère, le lendemain de sa mise en ligne.

Seuls les États-Unis se rangent derrière le Japon. Le département d’État américain estime que Tokyo a été « transparent quant à sa décision », adoptant une approche « conforme aux normes de sécurité nucléaire mondialement acceptées » et approuvée par l’AIEA.

Le principal grief des pays les plus critiques est d’avoir été maintenus à l’écart du processus de décision. « La proposition de déversement doit être considérée comme un rejet transnational de substances radioactives et les accords de l’AIEA précisent que les pays et acteurs concernés doivent être consultés dans ce cas », rappelaient, dans une tribune publiée le 25 avril dans le quotidien Japan Times, Azby Brown, chercheur de l’ONG environnementale Safecast, et le physicien Iain Darby.

Opacité persistante

La défiance tient également à l’opacité persistante des informations données par Tepco. Après la mise en service des systèmes ALPS, la compagnie affirmait qu’il ne restait que du tritium dans l’eau traitée. Or, en août 2018, elle a reconnu que 80 % de cette eau contenait une soixantaine de nucléides – strontium 90, cobalt 60 ou encore ruthénium 106 –, à des niveaux supérieurs aux normes.

« Le Japon a dit qu’il purifiait l’eau contaminée avec le système ALPS, mais les données ne sont pas fiables. Le gouvernement sud-coréen doit obtenir des informations plus précises, afin que nous puissions estimer l’impact national », estimait, le 20 avril, lors d’une réunion au ministère sud-coréen des sciences, Seo Kyung-seok, responsable de l’évaluation des catastrophes à l’institut de recherche coréen sur l’énergie atomique.

Ces pays font déjà partie des quinze États maintenant des restrictions sur les importations de produits alimentaires de la région de Fukushima, depuis la catastrophe de 2011. Et ils pourraient engager des poursuites, la décision japonaise constituant peut-être une infraction aux traités internationaux comme la Convention de Londres de l’Organisation maritime internationale sur les déchets immergés en mer, signée en 1972. La Corée du Sud envisagerait notamment déjà le dépôt d’une plainte auprès du Tribunal international du droit de la mer.

Par Philippe Mesmer, (Tokyo, correspondance), publié le 29 avril 2021 à 02h19, mis à jour à 15h55

Photo en titre : Manifestation contre la décision de rejeter dans le Pacifique l’eau traitée de la centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi, à Séoul, le 20 avril.

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