CANADA : LE PYROTRAITEMENT DU PLUTONIUM EST DU RETRAITEMENT, POINT FINAL!

La société Moltex Energy veut extraire le plutonium des milliers de grappes de combustible nucléaire usagé stockées à Point Lepreau, dans la baie de Fundy. Elle prévoit d’utiliser le plutonium comme combustible pour un nouveau réacteur nucléaire, encore en phase de conception. Si le projet est couronné de succès, l’ensemble du paquet pourrait être reproduit et vendu à d’autres pays.

Toutefois, des scientifiques et des experts américains en matière de non-prolifération affirment que le soutien du gouvernement canadien au projet d’extraction de plutonium Moltex porte atteinte au régime mondial de non-prolifération des armes nucléaires. Le plutonium est la principale matière nucléaire explosive des arsenaux d’armes nucléaires dans le monde.

Le 18 mars dernier, le ministre fédéral des Affaires intergouvernementales, Dominic LeBlanc, a annoncé une subvention de 50,5 millions $ pour le projet Moltex, qui s’ajoute aux 5 millions $ que le gouvernement du Nouveau-Brunswick a donnés à l’entreprise, en 2018.

Lors de l’annonce, le ministre LeBlanc et le premier ministre Higgs ont décrit le projet Moltex comme un «recyclage» des déchets nucléaires, bien que moins d’un pour cent du combustible nucléaire usagé soit potentiellement disponible pour être utilisé comme nouveau combustible de réacteur, ce qui laisse beaucoup de restes de déchets radioactifs.

Le 25 mai, neuf experts américains en matière de non-prolifération ont envoyé une lettre ouverte au premier ministre Trudeau, dans laquelle ils s’inquiétaient du fait «qu’en soutenant le retraitement du combustible usé et l’extraction du plutonium, le gouvernement du Canada ne vienne saper le régime mondial de non-prolifération des armes nucléaires pour lequel il a tellement milité.»

Les neuf signataires de la lettre comprennent des scientifiques de haut niveau nommés à la Maison Blanche et d’autres conseillers du gouvernement américain qui ont travaillé sous six présidents américains: Kennedy, Johnson, Nixon, George H.W. Bush, Clinton et Obama; et qui sont professeurs à la Harvard Kennedy School, à l’Université du Maryland, à l’Université de Georgetown, à l’Université du Texas à Austin, à l’Université George Washington et à l’Université de Princeton.

Le plutonium est un élément d’origine humaine créé comme sous-produit dans chaque réacteur nucléaire. L’Inde a fait exploser sa première arme nucléaire en 1974 en utilisant du plutonium extrait d’un réacteur nucléaire canadien «pacifique» offert en cadeau plusieurs années auparavant.

Dans les mois qui ont suivi, on a découvert que la Corée du Sud, le Pakistan, Taïwan et l’Argentine – tous clients de la technologie nucléaire canadienne – étaient en passe de reproduire l’exploit de l’Inde.

Les États-Unis et leurs alliés ont agi rapidement pour empêcher ces pays de se doter des installations d’extraction du plutonium nécessaires.

Aujourd’hui encore, la Corée du Sud n’est pas autorisée à extraire le plutonium du combustible nucléaire usé sur son propre territoire en raison des risques de prolifération.

Plusieurs années après l’explosion indienne, l’administration américaine Carter a mis fin au soutien fédéral au retraitement civil du combustible nucléaire usé aux États-Unis, craignant que le fait de rendre le plutonium plus disponible ne contribue à la prolifération des armes nucléaires. À cette époque, la politique canadienne en matière de retraitement a également changé pour s’aligner sur la politique américaine.

Moltex propose d’extraire le plutonium à Point Lepreau en utilisant le «pyrotraitement», dans lequel le combustible solide des réacteurs usés est converti en une forme liquide, dissoute dans un bain très chaud de sel fondu. Ce qui se passe ensuite a été décrit par Ian Scott, président et scientifique en chef de Moltex, dans un article récent d’Energy Intelligence.

«Nous extrayons ensuite – selon un processus très, très simple – le plutonium de manière sélective de ce métal fondu. Il s’agit littéralement d’une marmite. Vous mettez le métal dedans, vous mettez du sel dessus, vous les mélangez, et le plutonium passe dans le sel, et le sel est notre combustible. C’est tout… Vous renversez le creuset et il en sort le combustible pour notre réacteur.»

D’un point de vue international, le soutien fédéral au projet Moltex peut être considéré comme un signal de la part du Canada, qui donne le feu vert à l’extraction du plutonium et au retraitement du combustible nucléaire usé.

Les experts américains craignent que d’autres pays n’invoquent le soutien du Canada au projet Moltex pour justifier leurs propres programmes d’acquisition de plutonium. Cela pourrait réduire à néant des années d’efforts visant à empêcher les armes nucléaires de tomber entre les mains de pays qui pourraient vouloir rejoindre les rangs des États non officiels dotés d’armes nucléaires.

Le projet Moltex est particulièrement irritant, car la technologie de pyrotraitement qu’il propose est très similaire à celle que la Corée du Sud essaie de déployer depuis près de dix ans.

Malgré l’alarme soulevée par les neuf experts dans leur lettre au premier ministre Trudeau, le gouvernement n’a pas encore réagi.

La seule réponse est venue de l’industrie, du PDG de Moltex, Rory O’Sullivan. Sa réponse à un journaliste du Globe and Mail: le plutonium extrait dans l’installation de Moltex serait «totalement impropre à l’utilisation dans des armes».

Mais l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a déclaré que «les armes nucléaires peuvent être fabriquées en utilisant du plutonium contenant pratiquement n’importe quelle combinaison d’isotopes de plutonium.» Tout le plutonium est de même «sensibilité» aux fins des garanties de l’AIEA dans les États non dotés d’armes nucléaires.

De même, un rapport de 2009, provenant d’experts en non-prolifération de six laboratoires nationaux américains a conclu que le pyrotraitement est à peu près aussi susceptible d’être utilisé à mauvais escient pour des armes nucléaires que la technologie de retraitement originale utilisée par les militaires.

En 2011, un responsable du Département d’Etat américain a déclaré que le pyrotraitement est tout aussi dangereux d’un point de vue de la prolifération que n’importe quel autre type de technologie d’extraction du plutonium, disant «franchement et positivement que le pyrotraitement est du retraitement. Point final».

Et, malgré des années d’efforts, l’AIEA n’a pas encore développé une approche pour sauvegarder efficacement le pyrotraitement afin d’empêcher le détournement du plutonium pour des utilisations illicites.

Étant donné que l’histoire a montré les dangers de promouvoir une plus grande disponibilité du plutonium, pourquoi le gouvernement fédéral soutient-il le pyrotraitement?

La réponse: le lobby nucléaire canadien le veut. Dans le rapport de l’industrie nucléaire publié en mars, Feasibility of Small Modular Reactor Development and Deployment in Canada, le retraitement (qu’ils appellent «recyclage») du combustible nucléaire usé est présenté comme la clé des plans futurs de l’industrie.

Cependant, jusqu’à présent, il n’y a pas eu de débat démocratique ouvert ni de consultation publique sur la voie que le Canada emprunte en matière d’énergie nucléaire.

D’importantes questions nationales et internationales sont en jeu, et les Néo-Brunswickois consciencieux ainsi que tous les Canadiens devraient s’asseoir et prendre note.

Les représentants politiques au Parlement canadien et à l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick doivent à leurs électeurs d’exiger plus de responsabilités et demander pourquoi nos gouvernements appuient un projet d’extraction de plutonium qui soulève de si graves préoccupations internationales.

*Susan O’Donnell, chercheuse spécialisée dans l’adoption de technologies et les questions environnementales à l’Université du Nouveau-Brunswick, à Fredericton.

*Gordon Edwards, mathématicien, physicien, consultant nucléaire et président du Regroupement pour la surveillance du nucléaire, à Montréal.

Par Acadie Nouvelle, publié le jeudi 17 juin 2021

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