SOUS-MARINS NUCLÉAIRES AUSTRALIENS : LA MISE EN GARDE DE L’AIEA

Analyse- Le directeur de l’agence onusienne Rafael Grossi a nommé un groupe de travail pour examiner les implications légales et sécuritaires du pacte de sécurité Aukus. Le transfert de technologie nucléaire au profit des Australiens doit être, selon lui, soumis à des garanties.

En visite à Washington, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi, a mis les pieds dans le plat. Le pacte de sécurité Aukus, annoncé en septembre par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, crée un dangereux précédent, a-t-il expliqué en substance, mardi 19 octobre, dans une conférence de presse. D’autres pays pourraient suivre l’exemple de l’Australie et chercher à construire des sous-marins à propulsion nucléaire.

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Le patron de l’agence onusienne, basée à Vienne, a chargé un groupe de travail d’examiner les implications légales et sécuritaires du pacte et de travailler avec les trois pays concernés pour limiter son impact sur le régime de non-prolifération. « Nous devrons avoir des accords spécifiques pour nous assurer que le transfert de technologie ou de matériel au profit des Australiens soit soumis à des garanties, a-t-il affirmé, mardi 19 octobre. Cela n’a jamais été fait auparavant et c’est un processus très, très exigeant. »

Un vide juridique dangereux

Si le projet envisagé est mis en œuvre, ce serait la première fois qu’un État non doté d’armes nucléaires acquiert des sous-marins à propulsion nucléaire. Jusqu’à présent, aucun État nucléaire disposant de cette technologie – les cinq États dits dotés d’armes nucléaires, signataires, en 1968, du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) et l’Inde – ne l’a vendue à un État non nucléaire.

Un accord tacite, car le TNP n’interdit pas la propulsion nucléaire des équipements militaires, un vide juridique dangereux pour le régime de non-prolifération. Les matières fissiles sorties du stock civil pour une utilisation dans une « activité militaire non interdite », en l’occurrence des réacteurs de sous-marins, échappent à la surveillance des inspecteurs de l’AIEA.

L’Iran et d’autres pays pourraient suivre

Des pays comme le Canada et la Corée du Sud ont envisagé de construire des sous-marins à propulsion nucléaire. L’Inde, qui a déjà travaillé avec la Russie dans ce domaine, pourrait également être intéressée. Le Brésil a un projet en cours. En 2018, rappelle Rafael Grossi, l’Iran a informé l’AIEA de son intention de lancer un programme de propulsion nucléaire navale. Dans sa lettre à l’agence, le gouvernement iranien affirmait toutefois que pendant les cinq premières années du projet, aucune installation nucléaire ne serait impliquée.

À l’avenir, les « proliférateurs » potentiels pourraient utiliser des programmes de réacteurs nucléaires de propulsion navale comme couverture pour le développement d’armes nucléaires, avec l’espoir que le précédent australien les mettrait à l’abri de sanctions, dénoncées, par avance, comme un double standard. Lors de l’assemblée générale des Nations unies, en septembre à New York, les responsables iraniens n’ont pas manqué d’invoquer le cas australien pour justifier leur propre projet.

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Comment Washington, Londres et Canberra peuvent-ils limiter les dégâts ? «Les États-Unis et le Royaume-Uni pourraient faire valoir qu’un État non doté d’armes nucléaires, signataire du TNP, ne devrait être autorisé à retirer des matières fissiles de son stock civil sous contrôle de l’AIEA, pour les utiliser dans des réacteurs nucléaires de propulsion navale, qu’à un certain nombre de conditions», avance James Acton, spécialiste du nucléaire à la Fondation Carnegie.

Selon Rafael Grossi, la question a été abordée dans ses entretiens avec le secrétaire d’État américain Antony Blinken. «Je pense qu’il est pleinement conscient des implications, a-t-il affirmé, et que nous aurons bientôt un engagement formel, de manière tripartite ou autre ».

Par François d’Alançon, publié le 20/10/2021 à 17h29

Photo en titre : Jusqu’à présent, aucun État nucléaire disposant de cette technologie ne l’a vendue à un État non nucléaire. STEPHANE MAHE/REUTERS

https://www.la-croix.com/Monde/Sous-marins-nucleaires-mise-garde-lAIEA-2021-10-20-1201181493